Vue par La Meuh (Correctrice Officielle)

Date 5/7/2006 6:00:00 | Sujet : Italia Vostra

Texte de La Meuh

Cela fait maintenant dix ans que je prétends vouloir apprendre l'italien. Il faut croire que je suis du genre velléitaire mais tenace dans mes obsessions.

Certes, j'ai un peu étudié le latin à l'école, et puis j'ai dû avoir un ou deux amants italiens, aussi. Mais grosse nouille que je suis ("penna rigata" in italiano), je ne les ai pas fréquentés suffisamment longtemps pour leur soutirer plus que des rudiments de conversation.
C'est donc en 1996 que j'ai solennellement décidé de m'y mettre, avec la ferme intention de retourner en Italie autrement que cramponnée à mon petit dictionnaire et en agitant les bras avec frénésie.

Je me suis par conséquent procuré une méthode de langue sobrement intitulée "L'italien en 40 leçons". Quarante, ça ne me paraissait pas le bout du monde. D'autant plus que je venais de passer une année entière à bûcher mes cours de médecine comme une forcenée, et qu'un peu de changement ne pouvait pas me faire de mal. Je me suis exercée à la prononciation à l'aide d'une cassette audio (" Rrrrroma"), et j'ai traîné mon livre d'exercices dans la poche de mon pyjama de bloc opératoire.
Quinze leçons, j'ai tenu. Pour une flemmarde comme moi, c'était inespéré. Alors pour fêter l'événement, j'ai emmené mon chéri découvrir la Toscane. Et là, patatras, la déception: chaque fois que je m'adressais à un indigène, les mots venaient à me manquer. Je débutais bille en tête une phrase, puis je sentais mes mains s'élever comme deux papillons en pleine parade nuptiale... Quasi systématiquement d'ailleurs, et à mon grand désespoir, mon interlocuteur me répondait dans un français parfait.

De retour en France, j'ai rangé cette fichue méthode qui n'avait pas tenu ses promesses, et j'ai opté pour une nouvelle tactique révolutionnaire: j'allais m'imbiber. Pas de chianti, mais de tous les textes en italien qui me tomberaient sous la main.
J'ai commencé avec prudence par un recueil de nouvelles dans la collection Bilingue. Fastoche (diti nel naso).
Ensuite, j'ai dégoté un roman à l'eau de rose dans la cave d'une amie (que je ne dénoncerai pas ici): il y était question de jumelles, l'une pleine de bonté, et l'autre comme il se doit perfide et d'une malignité perverse, qui se disputaient l'amour d'un bel éphèbe romain - je vous laisse deviner qui l'emportait. Non seulement j'y ai gagné quelques beaux fous rires, mais à la fin j'étais capable de dire "longues jambes fuselées" - chez Harlequin, on appelle ça une expression obligatoire - en VO dans le texte.

Les années ont passé, et l'internat de médecine étant ce qu'il est, à savoir une longue période d'esclavage et de manque de sommeil, j'ai eu quelques autres chats à fouetter (gatte a sferzare). Toutefois, je n'ai pas abandonné mon audacieux projet, et j'ai continué sur la voie que je m'étais tracée: des articles médicaux, bien pratiques pour mes bibliographies professionnelles, je me suis enhardie et je suis passée à des polars, des ouvrages musicaux, et des romans un peu moins dégoulinants de mièvrerie que mon histoire de jumelles. Ce n'est pas pour me vanter, mais je les ingurgitais sans difficulté aucune et pratiquement sans l'aide d'un dictionnaire. J'ai même poussé l'audace jusqu'à me lancer dans des livres d'Andrea Camilieri, pourtant rédigés dans une espèce de sabir italo-sicilien du plus bel effet. Même pas mal.

Il était temps de passer à la vitesse supérieure: j'ai pris les valises, le Doudou, et je les ai mis dans le train de nuit de Bercy, direction Venise. Histoire de nous fondre dans le décor, nous avions loué un petit appartement en centre ville. Petite parenthèse touristique: les prix pratiqués à Venise étant nocifs pour le porte-monnaie, il s'agit de la manière la plus économique de voyager dès lors que l'on part au moins à deux, avis aux couples en quête de romantisme transalpin. Bref, nous avons débarqué de bon matin au bord du Grand Canal, et nous nous sommes dirigés vers la billeterie des vaporetti, ces bateaux qui font office de transports en commun dans la lagune.
J'avais mentalement répété ma phrase, j'étais prête comme jamais. Et pour plus de sûreté, j'ai glissé mes mains dans mes poches. Au repos, les papillons. Avec mon plus beau sourire, je me suis approchée du guichet pour réclamer deux tickets ainsi qu'un plan de la ville.

Le croirez-vous, on m'a tendu des documents en allemand.

Je ne désespère pas. Pour Noël, je me suis fait offrir une nouvelle méthode d'italien, un truc de geek avec CD-Rom, casque et parcours pédagogique adapté. Je vous en dirai plus quand j'aurai dépassé la première leçon... Oui, oui, on est en juillet, et alors?
Rendez-vous dans dix ans! (Treffen in zehn Jahre!)


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