Des Papes, des Papes...

Date 10/7/2006 6:00:00 | Sujet : Italia Vostra

Ce texte vous est proposé par More Is Less

Le cinéma italien compte un nombre impressionnant de chefs-d'œuvre. Des films aux dimensions mythiques, à la distribution légendaire ou aux scénarii d'une totale originalité, ce n'est pas Roberto Benigni qui me contredira. Mais il faut bien avouer que dès avant l'apparition du septième art, l'histoire avait semé chez ces méditerranéens le goût de l'épique et du grandiose (et là au fond, je vois Dante Alighieri qui fait oui de la tête) par le biais d'évènements si improbables que même Ron Howard les trouvait trop peu crédible à filmer.
Mais cliquez plutôt.



Non, cette illustration n'est pas un flyer distribué pour la prochaine soirée gothique de mon cousin Pierre-Alexandre ! Il s'agit d'un tableau de Jean-Paul Laurens (peintre académique, voire pompier, né à Fourquevaux en 1838 et mort à Paris en 1921, mais on s'éloigne du sujet) représentant précisément l'épisode d'aujourd'hui : le concile cadavérique.
C'est une histoire de Papes. Oui, je vous entends soupirer d'ici. Depuis Pie V, les successeurs de Saint-Pierre évoquent plus les moments constipants d'un film de vacances de Krzystof Kieslowski que les morceaux de bravoure d'un épisode de Star Wars. Mais les tenanciers de l'Eglise dont je vous parle vivaient au IXème siècle. Et à cette époque là, on savait vraiment rigoler (en 535, il y en a un qui s'est quand même fait appeler Agapet Ier, si c'était pas fait pour faire marrer les cardinaux, ça…).
Donc je plante le décor.
L'empire carolingien s'est effondré et chacun essaie de tirer la couverture à soi. Et pour être sûr de décrocher le million la couronne, il y a intérêt à être dans les petits papiers du pape. Malheureusement pour Lambert de Spolète, le pape Formose (mais non il était pas taiwanais) lui préfère son chouchou, Arnulf de Carinthie, au poste d'empereur d'Occident. Grosse colère de Lambert qui fait ses bagages en promettant qu'il y reviendra. Mais Formose ne l'entend pas de cette oreille et préfère décéder plutôt que d'attendre le retour de ce sale gosse.
Et c'est là que ça commence à devenir amusant.
Après l'élection et le décès de Boniface VI qui ne passait sur le trône de Saint-Pierre que pour faire coucou (il a régné 15 jours, l'imprimerie a même pas eu le temps de lui envoyer ses nouvelles cartes de visite) survient l'avènement d'Etienne VI.
"Etienne, Etienne, Etienne. Oh je te tiens bien !" lui susurre Ageltrude (de Spolète), la mère du susdit Lambert, à qui l'intéressé doit un beau piston rapport à sa tiare. Et c'est que la dame est rancunière comme une veuve sicilienne unijambiste parce qu'elle réclame la tête de Formose.
Enfin… la tête… elle veut surtout qu'on lui fasse sa fête.
Etienne s'exécute avant que la Spolétaine ne s'en charge et fait tirer le vieux pape de son sarcophage pour lui organiser un procès, nous sommes en 897. On secoue donc le macchabée pour lui faire un brin de toilette et le débarrasser de quelques nouveaux locataires avant de l'installer confortablement en salle d'audience. Comme on pouvait s'y attendre, le pontife défunt garde un silence plein de dignité à l'audition de toutes les vilenies qui lui étaient reprochées (depuis ses derniers pipis au lit jusqu'à son habitude de faire un canard dans le vin de messe avec ses hosties). C'est pourquoi un clerc lui est adjoint afin de faire entendre sa défense (je me demande lequel des deux regardait l'autre d'un œil creux).
Mais comme il fallait s'y attendre avec un tel pourri (je parle bien sûr d'Etienne), l'issue du procès est toute tracée et la condamnation tombe sans surprise, ou plutôt si. Au moment de lui arracher les insignes de sa fonction, les agents sont incapables de décoller la silice restée sur le cadavre qui venait quand même de passer neuf mois au frigo sans en faire du steak haché. Devant cet acte de résistance indigne, Etienne, qui à mon sens avait déjà pété une durite, se met à fondre les fusibles par boîte de douze et se jette sur son prédécesseur pour lui arracher les trois doigts qui lui servaient à bénir la foule avant de le faire jeter dans une fosse commune où le peuple de Rome, qui l'aimait bien, ira le rechercher pour le balancer dans le Tibre (à moins que cela n'ait été fait sur ordre d'Etienne, pris d'un remords de conscience).
Tous les actes du procès seront détruits l'année suivante ce qui me laisse de sérieux doutes quant à la fiabilité des sources que j'ai consultées pour écrire cet article.
Et l'histoire s'arrête là alors ?
Ben non, ce serait beaucoup moins drôle sinon.
Peu après que la populace romaine, furieuse que l'on joue ainsi avec de la viande froide à une époque où elle est si rare et difficile à conserver, ait étranglé le brave Etienne, on assiste à un nouveau come-back du souverain pontife le plus romerien de sa génération qui réussit son repêchage sous l'œil ahuri des braves pêcheurs et des poissons qui partagent son filet.
Théodore II, qui a repris le job à ce moment-là, le fait réenterrer à Saint-Pierre et s'assure de la bonne qualité du ciment qui scelle la stèle avant de s'en aller mourir après une vingtaine de jours d'un pontificat assez calme par rapport aux précédents.
Et où est la morale là-dedans me direz-vous ?
Et bien depuis lors, il est interdit d'intenter des procès contre les morts (vous, là, allez ranger cette pelle immédiatement) et de brutaliser les évêques. Cette dernière mesure me fait d'ailleurs penser à Marino Faliero, doge de Venise de son état et dont le destin n'est pas triste non plus (à raconter, parce que pour le reste…). Mais ça c'est une autre histoire.

PS : Sans vouloir en rajouter et avec l'aide d'un lecteur, j'ai appris que j'avais peut-être honteusement raccourci l'histoire. En effet, pour certains, Formose a été inhumé en la basilique Saint-Pierre où il repose toujours, pour d'autres la dépouille est de nouveau extraite en 905 par Serge III, alors pape, et elle est rejugée, amputée de trois doigts à l'autre main et décapitée. Le corps est alors jeté une nouvelle fois dans le Tibre (!!!) où il ne sera pas récupéré (et on va dire tant mieux).

Ce texte vous est proposé par More Is Less


Cet article provient de Ron
http://ron.infirmier.free.fr

L'adresse de cet article est :
http://ron.infirmier.free.fr/modules/news/article.php?storyid=1040