Romains Emois par Monsieur LeChieur

Date 27/7/2006 6:00:00 | Sujet : Italia Vostra

Romains émois un billet de Monsieur LeChieur

J'avais quinze ans, la première fois que je suis venu à Rome. Voyage organisé par le lycée, train de nuit et stazione Termini, avec hébergement dans une confrérie religieuse et pâtes à tous les repas. Si j'en crois les rares images qu'il me reste de cette semaine de visites effrénées, j'ai dû y voir de bien belles choses : les forums, le plafond de la Sixtine, les chambres de Raphaël, les restes du cirque Maxime, la villa d'Hadrien, Ostia Antica, ce genre de trucs... Je me souviens aussi d'une lumière magnifique sur la place Navona, de la fraîcheur d'une brise place d'Espagne, et de mes jambes qui hurlaient d'épuisement, à force de courir à travers la ville antique.

Mais, surtout, je me souviens de L.

Chaque matin, vers six heures, elle entrait dans ma chambre sur la pointe des pieds, se glissait sous mes draps, et me réveillait doucement en se frottant contre moi. Elle portait un pyjama si fin que je sentais la fermeté de sa poitrine, la chaleur de son ventre, presque le grain de sa peau. Moi, je dormais nu. Elle me collait fort. Douloureusement.

Elle était belle, L. J'avais fait sa connaissance éblouie le jour de la rentrée en seconde, j'avais 14 ans. Son visage, son sourire, le petit grain de beauté au-dessus de sa lèvre, sa nuque délicate, la courbure de son dos, la finesse de ses jambes, la promesse de ses seins... Et puis sa peau, couleur de caramel blond...

Je l'avais abordée sans trop y croire. Moi, le têtard chevelu, geek bien avant l'heure, j'aurais pu inspirer le moindre intérêt à une fille pareille ? Pas possible ?

Alors, il y avait eu une longue période d'émotions confuses. Des semaines entières de petit vertige, à se remplir des mots de l'autre, à savourer un café ou un rayon de soleil en parlant de nos fragments d'existence... à faire connaissance, quoi. En déroulant un fil invisible entre nous, puis en tirant chacun de son côté : lequel de nous deux allait casser le fil ? Lequel de nous deux aller ENFIN le franchir, ce putain de premier pas ?

Aucun.

Un beau jour, j'ai pris sa main. Elle a serré la mienne. J'ai lâché le fil et je suis parti.

Parce que j'étais un merdeux de 14 ans, et que je croyais que mes certitudes de boutonneux à lunettes étaient plus importantes que mes vibrations les plus intimes. Parce que L., fille de gendarme, voulait entrer en droit après le bac pour y préparer le concours de commissaire de police. Parce que je braillais « plus de chefs, plus de flics, plus de curés et plus d'armée » avec mes potes, sur l'air d'OTH. Parce que je prenais des poses en lisant Bakounine ou en pogotant aux concerts de Bérurier Noir. Parce que je me rêvais en punk, quand je n'étais qu'un pantin pathétique.

L'année scolaire a passé, puis les vacances et l'année de première. Entre-temps, j'ai rencontré C. et cette fois je n'ai pas lâché le fil. De son côté, L. est tombée dans les bras velus d'un homme de Néandertal, J., le fils du prof de sport. Puis on est partis à Rome en mai, sans C. ni J. Réservé aux latinistes !

Et donc, pendant cette semaine enchantée, le petit rituel de l'aube. Son corps chaud sous mes draps, ma main sous son pyjama, des émotions pour toute la journée. Impossible d'aller plus loin : je partageais ma chambre avec deux puceaux de première « S », section maths, physique, biactol et frustrations. Le genre à se pincer pour vérifier qu'ils ne rêvaient pas, non, non, une fille avait BEL ET BIEN poussé notre porte. Trop occupés à se rincer l'oeil pour avoir la délicatesse de s'éclipser en prétextant une douche, ces deux cons.

Après le petit-déjeuner, L. disparaissait. Elle rejoignait sa classe de scientifiques, je ralliais ma bande de littéraires. Rendez-vous le matin suivant, pas avant.

On est rentrés en France, train de nuit, gare de Lyon, correspondance pour chez nous. On a retrouvé C. et J. sur le quai. On s'est perdus de vue. Après le bac, je l'ai croisée deux ou trois fois sur le campus, puis plus jamais. J'espère qu'elle devenue commissaire de police, comme elle en rêvait. Ça me réconcilierait avec la maréchaussée. J'ignore si elle a oublié cette semaine italienne d'il y a presque vingt ans, et cette façon moqueuse qu'elle a eue alors, à chaque lever du jour, de me dire silencieusement : « tu vois ce que tu as manqué, ducon ? ».



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