Par Sakanini

Date 23/7/2006 6:00:00 | Sujet : Italia Vostra

Un billet de Sakakini





Tu m’y as emmené, mon amour, pour me montrer ce que je ne connaissais pas. Mon amour d’avant n’y voulait pas aller. Tu m’as montré les appels de phares sur l’autoroute pluvieuse, la conductrice vissée à son téléphone portable, emportée par son bolide, m’intimant l’ordre de me ranger maintenant, subito ; et puis plus tard, le même soir, le bar gay de Vérone, longtemps recherché, aux murs peints en violet, tapissé de créatures blondes juchées sur des tabourets de skaï brûlé, une eau gazeuse avalée par honte de repartir aussitôt, nous riions si fort et si silencieusement ; les pâtes au truffes, au safran, les risotti achetés dans cette échoppe où Juliette faisait au soir ses emplettes, avant de mourir sur scène, les quatre-vingt euros se dessinant en chiffres bleus sur la caisse et ma carte stupéfiée qui se tend sans un mot vers la main avide et souriante de l’épicière — nous les fîmes cuire religieusement, ces pâtes, en un bouillon cultuel, des dés de tomates mûres jetés avec douceur, un filet d’huile d’olive, une poignée de pignons grillés à la poêle, un tour de moulin, le respect, le recueillement ; et les glaces de Rome, dans ce salon transplanté d’Alexandrie — ou sont-ce mes salons d’Alexandrie qui viennent de Rome ? — où la pistache fondait dans les mûres et la douceur de lait.


Et toi qui parlait la langue de ton grand-père, apprise à l’école dans ta ville minière et ruinée, mais qui est la langue de ta face ; toi qui traduisait, qui parlementait, vas-y, demande, moi je ne sais pas parler, je ne comprends pas, ils me parlent trop vite. Je jouais enfin le rôle délicieux de l’épouse timide aux yeux chastement baissés qui laisse son homme prendre les affaires en main. On te croit souvent venu de l’autre côté de la Méditerranée, mon amour, et c’est vrai que ton père est Calabrais, mais de Sousse. Je l’imagine au cinéma lançant son mégot depuis le balcon sur la tête des Maltais comme chez Memmi — et puis ta grand-mère aurait-elle fauté avec les Maures ? Mais comment saurais-tu sinon ainsi bouger ton cul ? C’est pourtant d’ici qu’ils étaient partis, tes aïeux, ceux qui te donnent ta barbe drue et ta peau tannée. C’est étrange, celui d’avant, lui aussi, avait un nom se terminant par vos syllabes, il était un oli et tu es un ino, je l’appelais le Corse et lui aussi semblait corsaire de Barbarie. Son père venait de cette même péninsule, mais il la détestait, des vieilles tantes desséchées allumant des cierges poisseux sous le portrait de Benito. Tu es plus doux et tu hais moins, mon amour.


Ensemble à Paris, devant l’eau bouillante, guettant le moment où le blé dur croquerait en fondant sous les incisives, tu me disais que nous les goûterions là-bas, nos prochaines pâtes. Je t’ai donné Beyrouth tu m’as donné Venise, je t’ai dit Damas tu as dit Bologne, je t’ai montré le Caire tu m’as mené au Forum, un jour gris où un fin crachin recouvrait les pierres. Nous étions seuls dans les ruines, l’eau avait fait fuir les hommes. Temples et voies antiques étaient à nous, l’espace de deux heures. Le lendemain, nous avions souri devant ce titre de journal qui appelait il diluvio la bruine bretonne qui s’était égarée au Colisée. Nous comparions nos assiettes, mon amour, dans ce beau restaurant aux boiseries blondes où ton T-shirt Hulk ne méritait pas même un coup d’oeil des burgheses encostumés et de leurs épouses bronzées et coiffées comme des speakerines libanaises. Parpadelle ou papardelle ? panna ou pas ? Nous débattions, ravioli à la chicorée rouge, farce à la courge, cette sauce au canard sans égale, tiens! le sugo de Bologne ne saurait accompagner que des tagliatelle, le mêler aux spaghetti est une monstruosité, et ce ragù romain, daube poivrée nappant de fermes rigatoni... A chaque bouchée des éclairs de lutin coloraient mes yeux et tu riais de mes joies d’enfant devant un coffre au mille trésors. Tu m’y a emmené, mon amour, et m’y a fait aimer ce que je ne connaissais pas.


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