Le pourquoi du comment

Date 10/8/2006 8:00:00 | Sujet : Blogs

En discutant avec des gens, j’entends depuis quelques semaines la même réflexion « Bon, c’est bien les Beatles, mais c’est quand qu’elles reviennent tes histoires de sang ? »

Parfois (souvent depuis deux semaines), je reçois des mails qui disent « Or, je constate que depuis l'annonce de la publication de ton livre, ton blog s'est vidé de ce qui m'avait initialement dragué. Il est certes mis à jour quotidiennement, mais élagué de la substance qui m'avait plu: quelque chose qui, même si j'exerce une toute autre profession qu'infirmier, éclairait certaines situations professionnelles ou personnelles que j'avais pu vivre moi aussi, un regard sur les choses que je ne retrouve pas dans des sujets sur les photos que tu as prises récemment (je m'en fous) ou ce qu'on peut dire sur l'Italie (je m'en carre.) Où est le travail de ce que socialement tu vas devenir- un écrivain? A mes yeux, ce travail est absent de tes posts les plus récents.

Peut-être considères-tu qu'être publié est l'aboutissement de ce que tu as entrepris en commençant ton blog, que de ce côté là le gros du boulot est fait et qu'il faut à présent se concentrer sur ce qui est beaucoup plus valorisant (un livre, tout le monde rêve d'avoir son nom dessus), et que ton blog n'est plus que le support où se déverse l'admiration de tes fans... Peut-être aussi surinterprêtè-je tes intentions?
» …

J’ai ouvert mon espace perso en septembre 2004 pour faire comme Mathieu, que je lisais au boulot. J’étais tombé dessus complètement par hasard, en cherchant des photos de Grèce et, par la magie d’un lien, on se retrouve chez un garçon qui écrit, jour après jour, sa vie, vraie ou pas, en ligne, face à des gens qui commentent s’ils se sentent en phase ou non.
Fasciné.
J’étais resté scotché, complètement. Un frisson dans la nuque, un goût de fer dans la bouche, son url jetée en trois secondes sur un bout de papier pour ne pas oublier ce que je venais de découvrir et, là, tout de suite, l’instinct que je voulais faire pareil.
Pareil.
« C’est ça que je veux dire ! C’est comme ça que je veux m’exprimer ! Les possibilités sont infinies ! »
Je rentre à la maison, j’en parle comme ça, entre deux bouchées du goûter, La Marmotte hausse un sourcil et pense déjà à la somme des emmerdements qui vont lui tomber dessus.
Il me demande de ne pas parler de nous, je dis « mais oui, oh, bien sûr » et j’ouvre mon blog, sur haut et fort, nouzivoila, ça s’appelait.

Je fais mon provincial qui monte à Paris, en photographiant la Tour Eiffel (je n’ai jamais cessé), en visitant des musées pour en parler après (ça, par contre, j’ai vite arrêté) ou en allant voir des films Turkmènes que personne ne connaît histoire de faire style j’adore. Ca aussi, je ne continue pas bien longtemps.

Je m’emmerde à cent sous de l’heure, dans mon infirmerie de Rueil et, le matin du premier décembre 2004, en mettant quelques préservatifs sur une table près de l’entrée de la cafétéria, en scotchant une affiche, je me remets à penser à François. Une image puis son parfum, les murs de sa chambre.
Je suis ému, je prie en silence quelques instants et puis j’essaie de passer à autre chose.
Impossible.
François m’obsède.
Je revois ses yeux, sa main, je revois mon bouquet de fleur.
Vers dix heures, après le café, en tournant ma tête sur le parking gelé, je vois un oiseau mort, entre deux voitures. Un corbeau. Je le regarde.
J’hésite.
Je reviens à l’ordi, j’ouvre Word et, d’une traite, je balance tout ce que j’ai à dire sur cette matinée avec François, sur nos mots, sur notre peu de temps passé ensembles.C’est l’acte fondateur de mon blog, le texte qui a tout déclenché, dans ma tête. Chez les gens. A la maison. Pour mes proches. J’ai reçu des mails, des commentaires, des félicitations. Mais plus que ça, j’ai compris que j’avais des choses à dire et, surtout, le droit de le dire. Le droit de parler.
Dans un monde médical où le secret nous étouffe, parfois de façon complètement déplacée (une famille espère en silence une rémission que nous savons impossible, un homme ne sait pas qu’il est le père d’un enfant), dans un monde médical hiérarchisé à l’extrême et qui me colle à ma place, bien en bas, là où la parole ne sert à rien car elle n’est authentifiée par aucun diplôme de la faculté de médecine, dans un monde médical qui me voit côtoyer la souffrance sans que j’ai le droit, jamais, d’évoquer la mienne, sauf en groupe de parole public, ridicules séances de langue de bois sous observation des collègues en pleine rétention lacrymale jouant à celle qui a le plus sec (le cœur) ou le plus dur (le cœur, encore) ou la plus longue (l’expérience), dans un monde médical où l’épanchement est synonyme de faiblesse ou de synovie mais jamais de moment de complicité, dans un monde médical dans lequel je me suis toujours senti étranger, j’ai voulu, un peu, trouver ma place et raconter, parfois, ce que j’avais pu voir, et entendre, et deviner, et souffrir.

J’ai pu ainsi parler librement, à mon rythme.
J’ai compris que ces histoires fascinaient le plus les gens (elles sont les plus commentées et les plus reprises, ce sont les anecdotes qui attirent le plus de suspicion ou de colère, de moments empathiques ou de rires) et qu’elles me permettaient de toucher un public plus large, à en croire ces putains de statistiques.

Mais ce n’est pas moi, ce n’est pas que moi.
J’écoute de la musique, je vois des films, je regarde des séries, je surfe, je lis plein de blogs, je bois des cafés dans des bars enfumés, je prends des photos, je fais des tours de magie, je monte à scooter et je kiffe grave et aussi j’aime et je suis aimé.
L’autre jour, un peu désabusé, un peu sérieux, un peu prétentieux mais super sincère dans mes propos, je disais à G. « Punaise, je ne comprends pas pourquoi les gens m’aiment autant à travers le blog alors que je suis cent fois plus intéressant en vrai. Je ne suis pas consensuel, je suis méchant comme une teigne, j’adore faire rire et dire des bitcheries, je suis super fragile et super fort à la même seconde, je connais plein de trucs et en même temps mon inculture me colle la honte, non mais vraiment, comment peut-on croire me connaître vraiment en me lisant ? Ca me dépasse. »

Et parfois, ça me gonfle. Alors, pour ne pas que ça tourne au pilotage automatique, pour ne pas me lasser et surtout pour ne pas transformer mon lieu d’expression en champ de billet monomaniaque à tendance blouse blanche, je souffle un peu et je ne parle pas de mes patients. J’ai, bien sûr, plein de trucs à raconter, plein, mais je n’ai pas envie de le faire. Et puis, je me suis rendu compte d’un truc, très con, mais que je n’avais jamais vu avant.
Relire mon boulot ici en rentrant le soir ne me détend pas. Je ne fais pas la coupure, je ressasse encore un peu plus les patients de la veille, je pense à ajouter un paragraphe, une ligne, une expression, une anecdote.
Je suis encore en plein dedans.
Alors que le but est d’en sortir par l’écriture, je crois.

A la rentrée (en septembre, en octobre, je sais pas quand), il y aura des histoires d’hôpital, comme avant. Bien sûr. Certaines sont déjà en stock (ne ratez pas le centre d’Appel, ça va être énorme), d’autres sont là, sous mes doigts, cherchant à fuir mais j’ai tout noté sur un bout de papier que je planque sous l’imprimante, histoire de ne pas perdre l’idée.
A la rentrée, il y aura un livre, aussi, mais c’est déjà pour moi du passé, je suis en train de poser les grandes lignes du deuxième, qui m’excite vraiment, vraiment. Un vrai livre. Avec une histoire. Et des gens. Et mon frère.

Mais à la rentrée, et ça, j’aurai pu l’écrire en une ligne, il y aura toujours des mecs en slibards, des chansons de Régine, des clips de Madonna, des photos à deux balles et mon putain d’ego trônant au milieu de tout ça. Parce que je suis autant moi là que dans ma blouse. Et que ça m’éclate autant de parler des Beatles que de mes patients. C’est peut-être pas ce que je fais le mieux, parler des Beatles, mais c’est ce qui me plait. Et c’est pour ça que j’écris encore. Parce que ça me plait.
Je me justifie, ce matin.
Je le sens.
Mais ça ne me gêne pas. Mon ancien ancien patron, il disait qu’il fallait « tout expliquer, tout le temps, pour ne pas être en rupture de sens. Il faut que les gens comprennent le pourquoi de nos actes. On fait ce qu’on veut quand on sait se justifier. Quand on sait se justifier, on peut faire des conneries parfois mais, au moins, elles ne seront pas gratuites. Il n’y a rien de plus déstabilisant qu’un acte gratuit pour celui qui le regarde ».
Dont acte.



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