Tout ça pour en vendre trois (edit de chez edit)

Date 7/9/2006 13:30:00 | Sujet : Livres

Comme une grosse dinde Californienne, j'écrivais, après ma rencontre avec mon éditeur et mon éditrice, le 28.06 :

"Détail amusant, ils ont trouvé le titre de mon livre sur un billet que je n'ai pas encore écrit mais que j'avais raconté oralement. Ce qui me colle une bonne et saine pression désormais"

Saine pression mon cul ! J'ai mis trois mois à pouvoir le finir, ce putain de texte
Incapable de commencer, incapable de trouver les mots. Moi qui écrit toujours tous mes textes du premier jet, sans brouillon, sans ligne rouge, avec juste en tête la chute, moi qui tapote pépère en trente minutes le matin, avec le bol de chocapic à la main, zyeutant en biais le couloir pour pouvoir être le premier sous la douche, sans trop relire rapport à ma correctrice officielle ® qui passe toujours derrière...
Ben je vous raconte pas.

En plus, ça inaugure le livre, ça donne son nom au livre, ça doit donner envie au lecteur de lire la suite, ça doit marquer le critique qui ne dépasse jamais les premières pages et j'en passe, et des meilleures.
"Faut que ce soit génial mais léger, incisif mais pas trop, tellement toi d'habitude mais en mieux, complètement original et frais."

L'horreur.
Le vide.
Le blanc.
L'histoire, je l'avais, l'anecdote, je la connaissais, le personnage, je le voyais comme je me vois, tout, j'avais tout. Je savais les odeurs, je sentais les aspérités du lino, je connaissais le chemin de la chambre. Et ben non. Rien.
Impossible.

Pour la première fois, je ne pouvais pas cracher une ligne.

Un soir, pourtant, en sortant d'un film choc (Vol 93), complètement lessivé, en larmes, j'ai le déclic. Et si je me servais de cette émotion, de ma faiblesse, ce soir, pour enfin écrire ce putain de texte à sa mère ?

Je me lance. Non-stop, une heure. Six pages.
J'envoie à Hélène. Elle trouve ça pas mal. Mais peut mieux faire
Je recommence.
Lui envoie par mail.
Le mail se perd.
Elle reforwarde.
J'hésite deux jours, je me lance et je le renvoie corrigé.
Elle n'aime pas.
Je recommence.
Je perds l'original, je perds son mail corrigé, j'efface toutes mes sauvegardes sans le vouloir.
Jre recommence.
Etant seul à la maison pour trois semaines, je demande à La Marmotte d'aller dans un cybercafé, à l'autre bout du monde pour le lire.
La Marmotte déteste.
Je recommence.
17 fois.
Je barre, je biffe, j'efface, trucs que je n'avais jamais fait avant. Je cherche des mots.
Je recommence. Mon éditrice reste zen mais place la remarque dans chacun de ses mails, dans chacune de ses phrases "Et ce texte, aloooooooooors ?"

Avant- hier, je me dis, tiens, là, tout de suite, j'ai envie de le retravailler. Ordi planté, mort de la mort.
Aujourd'hui, ordi réparé, j'ouvre mon document sauvegardé.
J'inspire.
Et puis-là, y'a dix minutes, j'ai dit "merde, ça suffit, je lui envoie tel quel, si c'est nul et ben tant pis, j'ai jamais prétendu que je savais écrire, moi".

Plus jamais je n'écris quoi que ce soit sur un thème imposé. Plus jamais. Je ne sais pas faire.

Purée, c'est fait.
Le texte qui porte le titre de mon livre est envoyé.
Editrice, dis moi quelque chose...Editrice...Editrice...


(Elle répond plus, la chamelle)




Edit 18h

L'éditrice elle lit le blog et elle met des commentaires, je crois que c'est ça, finalement, l'aventure moderne.

Je vous raconte pas comment ça fait bizarre d'aller chez son éditeur, dans les locaux de ces gens. Vous arrivez, il y a des ordinateurs (des macs, bien sûr, on est dans la presse et l'écrit, coco) et une secrétaire, du bordel (des revues partout, des livres partout, des coupures de presse, des stabylos boss, des gommes), un grand tableau blanc qui détaille les sorties à venir, un auteur qui part à Europe (on prononce pas le "1", comme pour Saintrop, on prononce pas le "é") avec l'attachée de presse (il paraît que j'en aurai une mais j'y crois pas encore) et puis encore un peu de bordel.

Une machine à café qui n'est pas aux trente cinq heures, des cendriers pleins de clopes. Mon éditeur qui passe la tête par la porte et te serre la main. A quoi il ressemble ? Au cowboy de la pub Marlboro, genre pas rasé, buriné, viril, le mec qui sait faire un créneau avec un troupeau de vache et accoucher une génisse dans un pré d'une seule main. Il est écrivain et journaliste, aussi, alors je fais gaffe d'avoir l'air intelligent quand je lui parle mais il est pas dupe.
Y'a aussi mon éditrice, une jeune nana mince qui a l'air d'être Charlotte Gainsbourg dans un film de Claude Berry, avec le sourire en plus.

On me propose des tas de livres gratuits (des gros, cool) et on me file un nes' en me demandant si ça va. Je regarde tout ça, je me pince et je me dis : "l'hallu".

Les jours normaux, je me dis "on va en vendre trois"
Les jours euphoriques, je me dis "on va en vendre assez pour que je me paye le spa à Seattle pendant dix jours et pof"
Les jours sous aciiiiide, je me dis "la tête de ma soeur quand elle va voir le Grand Prix des Lectrices de Elle".
Les jours comme aujourd'hui, j'entends Christine Angot à la radio et je me dis "punaise, on joue pas dans la même cour".

Bref. C'est rigolo, tout ça.

Ca vous occupe la tête. En plus, maintenant, quand je vais à la Fnac, au Virgin, je regarde un peu les livres (des autres). Les couvertures, le prix du bouquin, le résumé derrière (mon éditeur il est grave fort pour les résumés, il aurait pu travailler à la Warner, vous savez, les bandes-annonces qui tuent...Tambour...Voix Grave de L'Editeur Viril....IL AVAIT UN BLOG...Coup de Feu...Voiture qui saute dans un ravin...ET IL ETAIT PAS CONTENT...Femme nue qui embrasse une autre femme nue...Deuxième coup de feu...ALORS IL A SORTI UN LIVRE...bateau qui explose...course poursuite dans un couloir...ET CE LIVRE SORT...accélération des images, musique crescendo générique ile de la tentation, culotte qui vole, cheval qui hennit, redressement fiscal sur dix ans, EN DECEMBRE 2006 !"

RON L'INFIRMIER 07122006

Le public est invité, avant tout diffusion d'une oeuvre, à vérifier que celle-ci...etc...etc...)

Donc, mon éditeur, il sait écrire les résumés des livres comme ça. Il choisit les couvertures, aussi. Pour mon livre, il a pris deux archéologues qui trouvent une stalagmite dans une montagne de Croatie et qui plantent dessus un fromage corse.
Il s'est retourné vers moi et il a fait :
- Alors ?? ALORS ?? C'EST PAS UNE PUTAIN DE COUVERTURE COMME TU REVAIS D'EN AVOIR UNE, MA COUILLE ?
- Euh...C'est à dire...Alors, en point positif, euh, j'aime bien les deux archéologues, on voit qu'ils sont dans l'action, ça fait pas statique comme photo, c'est juste cette dégradation et ce fromage, je ne sais pas, je suis moins partant.
- Attends qu'on ait rajouté le "Christ Onaniste en Croix" derrière, par photoshop, tu vas voir, l'infographiste est doué, on jurera que le Jésus était là toute sa vie à se branler la nouille.
- Un christ en croix dans une grotte croate qui regarde deux archéologues plantant un fromage corse dans une Stalagtite ? C'est ça ma couverture, alors ?
- Ouais. C'est énorme, non ? Et le titre ? Tu l'aimes, coco, le titre ?
- "Garçon ! Une Stéphanie, Deux Monaco !"...Euh...
- C'est pas encore définitif, mon gars.
- Ah ? (espoir)
- J'avais aussi pensé à "Hitchcock en stock", rapport à Tintin. Ou "Atlanta Nights". Ca pète bien, ça, "Atlanta Nights"...
- Ahh ? (espoir déçu) Mais c'est un bouquin d'infirmier qui se passe à Paris !
- On cherche, putain, on cherche. C'est un premier roman, on peut TOUT se permettre, mec.








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