Une petite signature là et là

Date 5/12/2006 12:00:00 | Sujet : Livres

J’arrive à la maison d’édition un peu essoufflé. Je sonne, on me fait entrer et on m’amène dans une pièce pas super éclairée, sans fenêtre. Mon attachée de presse, Bob, me montre un gros tas de livres sur une table en bois. Un gros tas de MON livre. Puis elle s'allume un cigare qui pue :
- Bon, mon loulou, va falloir me les signer, tous ces bouquins, hein, t'as des journaleux sur le pavé Parisien qui attendent ferme ton œuvre, alors fais moi de la signature comme il faut, bien chiadée, bien drôle, bien dans la veine de tes conneries habituelles, hein.
- Je leur dis quoi ?
- Personnalise à mort. A mort. Si c'est Bidule de l'Express, t'as qu'à dire "Au fait, j'adore l'Express". Si c'est Machin du Point, t'as qu'à dire "Au fait, j'adore le Point". T'as compris ? Et puis trouve nous des gimmicks, des phrases chocs.
- Comme quoi ?
- Chaipamoa. Des gimmicks, des phrases chocs, comme dans le Parisien. C'est toi l'auteur, merde. Crée l'événement. Je te laisse, j'ai Bruno Julliard qui vient d'arriver. Tiens, tu vois, lui, au moins, les slogans, il sait les trouver, pour les gueuler entre Nation et République.

Je me retrouve assis devant mon livre. Un gros stylo rouge à la main. Audeline, la stagiaire (Bac+14, tout habillée de noir sauf les chaussures, blanches, des immenses cheveux retenus en chignon par deux baguettes à sushi et des lunettes carrées) me fait un "Good Luck" en passant. Converse Chick repeint ses ongles, la bouche en cœur. La Chamelle remplit une grille de sudoku en écoutant "Louxor J'adore" sur les baffles de son Mac G5. Guy est en enquête, dehors, il est sur la trace d'une nouvelle trayeuse, pour son troupeau de Charolaises du Poitou. Depuis qu'il produit son fromage lui-même, il ne veut que le meilleur matos pour ses bêtes.
Alone, donc.
Seul, je suis seul.

Premier nom sur la liste. Claire Chazal.
Je me creuse la tête un instant. Décalé, ouais, voilà, je vais la jouer décalé. Claire, je suis sûr qu'en vrai elle est suprafun, elle aime rire, je suis sûr que c'est une grosse comique, Claire.


Je me lance :

Chère Claire Chazal, vous êtes vraiment phénoménalalalalale, lalalalalal, je mériterais, je mériterais, je mériterais d'être dans votre journal lalalalalal lalaallaalal
Affectueusement,
Ron


PS : C'est vrai que c'est vous adorez le Pays Basque ?? Vous pouvez me le dire, je suis couvert par le secret professionnel. Moi aussi, je vais toujours là-bas !


Satisfait, je repose mon stylo.
Bon, une de faite !

Nom suivant.

Thierry Ardisson.
Ah ouais, Thierry Ardisson. Le vrai.
Mhuuummm
Faut pas que je me rate, les mecs, là.

Alors...
Inspiration, inspiration OÙ ES TU ??
Inspiration, inspiration, mon amie, QUE FAIS TU ??

Chienne, elle doit être partie à Park Center pour le wikende, l'ingrate.

Cher Thierry.
D'abord, je tiens à vous dire que j'aurais fait comme vous si mon livre avait parlé d'Indochine mais la photocopieuse était en panne et mon livre ne parlait pas d'Indochine. Alors, j'ai préféré me creuser la tête et mon éditeur il a dit qu'il valait mieux pour moi parce que les procès, ça suffit, il a dit. Vous le connaissez peut-être, mon éditeur, il s'appelle Guy Birembaum et en vrai il m'a dit de vous "******cocaine******"
Mais ça coûte si cher que ça ??? L'hallu !
Cordialement,
Ron



J'étais dégoûté, Bob elle avait foutu du blanco partout sur mon laïus le temps que j'aille me faire un Nes' à la machine.


Je reviens, je m'assois et je lis le troisième nom.
Steevy.
Oh non, c'est pas possible, pas lui. Attends, je me dis, je vais contourner le problème. Je découpe que la couverture et je la colle dans l'enveloppe et je signe :

X

Voilà. Juste une photo et ma signature tuuute simple, je te parie deux beignets à la fraise qu'il va adorer mon bouquin. Et qu'il va bien comprendre du premier coup, surtout, sacré Steevy !!



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Bon, tout ça, c'était pour le fun.
Vous voulez savoir comment ça se passe, en vrai ?
En vrai, vous vous retrouvez avec un stylo, votre livre et dix milles choses vraies à dire à des gens que vous aimez, que vous connaissez ou à qui vous pensez, là tout de suite. Si vous leur envoyez votre livre en premier, c'est qu'ils occupent une place spéciale dans votre vie, chacun pour des raisons différentes.
Et vous ne voulez pas vous rater.
C'est votre premier roman, tout de même.
Et ce sont vos premières dédicaces.
Alors vous vous creusez grave le ciboulot, vous entassez les phrases manuscrites, vous suez sang et eau pour dire en quelques lignes à plein de gens pourquoi vous leur envoyez le bouquin. La nuit tombe, vous finissez, vous êtes heureux. Vous imaginez leur tête en recevant le livre un peu avant tout le monde, avec vos mots. Vous êtes un peu ému, quoi.
Le livre part vivre sa vie. C'est votre bébé qui devient grand, tout seul.
Il ne vous appartient plus.

Et une semaine après, vous apprenez que le stagiaire qui a fait les envois n'a même pas lu les adresses et qu'il a mis les bouquins au petit bonheur la chance dans les enveloppes. George a reçu le livre de Madeleine et Simone celui de Bertrand. C'est un joli bordel.

Ça remet bien les chevilles à leur taille initiale



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