Chasse, accours !

Date 21/12/2006 6:00:00 | Sujet : Vie Quotidienne

J’ai battu peu de records dans ma vie et je ne gagnerai probablement aucune médaille mais je suis fier de dire que je pouvais retenir mes selles pendant cinq jours consécutifs tout au long de l’année de seconde à l’internat.

Le problème était d’une simplicité biblique : les toilettes de tout le lycée étaient « à la turque » et moi, à la turque, je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas, point.
Je ne fais pas de chichis, de manières, je vous l’explique en toute franchise, à la Turque, je passe mon tour.
Je devais faire alors le maximum (humainement possible) chaque dimanche avant de partir : concentration, respiration, fronçage du ventre, poussement, frisson de plaisir, départ heureux et léger.

Si je me souviens bien, je devais être rattrapé par la gravité une grosse journée plus tard. En pensant à la France et à ses valeurs, son rang, sa grandeur qui m’éclaboussait aussi un peu, je passais tranquillement le mardi.

La messe du mercredi matin suffisait à me passer l’envie d’exonérer par la force de la communion et l'homélie bouleversante du Père Henri.

Le grand air du jeudi (où « j’aérais mon jogging » pour reprendre le commentaire persifleur inscrit par le prof de sport sur mon bulletin) redonnait un peu d’espoir à mon transit en lui rappelant que le vendredi, enfin, il pourrait trouver délivrance.

J’essayais pourtant.
Cent fois sur le métier, remets ton ouvrage.
Je pénétrais dans la chiotte, mettais le loquet. Maudissais la mauvaise découpe de la planche qui permettait à l’élève basketteur de zyeuter sans complexe l’autre élève accroupi. Déjà, comme mise en confiance, on repassait.

Le falze baissé, le caleçon sur les genoux, je devais d’une main retenir les deux pour ne pas qu’ils pendouillent dans la pisse fraîche (les toilettes pour homme : le palais de la gouttelette égarée) et de l’autre je tentais de prendre appui sur le mur, cherchant un coin sec ou, n’en trouvant pas, au pire, je balançais la main en avant, remuant l’air pour donner une balance et un point d’équilibre à un corps qui tanguait dangereusement au dessus du trou. Qui donnait sur le gave.

Ça aussi, hein.
L’idée qu’un Gave National puisse majestueusement, dix bons mètres en dessous, accueillir mes fèces me tétanisait. J’imaginais un bruit sourd, épais, qu’on eût entendu des mètres à la ronde, faisant tourner des têtes moqueuses vers les gogues : « tiens, Weasley a pondu sa caillasse ».
J’imaginais une carpe faisant ses courses de carpe, entre les algues et les racines des saules, au fond de l’eau et qui se faisait assommer subitement, sans rien avoir demandé à personne.
Je m’imaginais à sa place, dans mon jardin, dévasté par des tombereaux de merde d’un Air Inter Lourdes/Nice passant à des kilomètres au dessus de ma tête, libérant ses cuves au passage des forêts landaises. Par citoyenneté, par humanisme, je ne pouvais me résoudre à chier dans un gave sur un poisson. Non.

Je perdis treize kilos cette année là. Et je réussis à me coller une occlusion, pendant les fêtes de fin d’année.
Le réveillon tombant un samedi, je partis chargé le dimanche comme un charter Air Caraïbes un matin de vacances de Février. Au mercredi soir, bouillant de fièvre, le ventre tendu comme un trampoline, je finis à l’infirmerie. Alors que Sœur Marie-Aimée me questionnait sur mon mal-être, je sentais déjà la joie m’envahir. Dieu Tout Puissant, dans sa miséricorde, m’avait accordé une grâce et me donnait le loisir d’évacuer mes excès festifs dans les toilettes réservées au personnel, mes prières étaient exaucées !
Je me frottais les mains, j’exultais presque, nappé de bonheur comme seuls les appelés du Très Grand peuvent l’être.

Je vis alors Sœur Marie-Aimée se lever, partir vers un placard à l’entrée, l’ouvrir et en revenir avec un grand seau bleu. Qu’elle posa à côté du lit, près d'un large rouleau de sopalin, en s’excusant platement :
- Tu devras faire tes besoins ici, les toilettes de l’infirmerie sont hors d’usage depuis une semaine. Ne t’inquiète pas pour le seau, fais ce que tu as à faire, je viendrai le vider moi-même demain. Et ne te soucie pas de moi, j’ai l’habitude…

Je perdis tout un pan de ma foi ce jour là.



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