Bonus Track Collector, ami lecteur

Date 11/1/2007 20:00:00 | Sujet : Livres

(« The Walrus was Paul » : phrase tirée de la chanson « Glass Onion », par les Beatles. Lennon, amusé par les bruits qui couraient sur lui, sur le groupe, plutôt que de faire taire les rumeurs avait décidé de les relancer ou de s’en amuser largement. Il avait donc rajouté une couche pour les plus paranoïaques de ses fans en affirmant que « vous vous souvenez de Strawberry Fields, quand je disais que j’étais le Walrus et bien non, je n’étais pas le Walrus, le Walrus était Paul ».
L’auditeur était surpris à la première écoute et se demandait bien si c’était du lard ou du cochon. Que voulait-il dire par là ? Tout serait donc faux ? Ceci n’est pas une pipe, alors ?
C’était le sens de mon billet de l’autre jour. Qui croire ? Que croire ? Est-ce si important, finalement, tout ça ? Non, bien sûr !)



Bref.
Quelle semaine, encore ! Il me tarde que des projets soient signés pour que je puisse en parler véritablement. La joie d’y être n’est rien sans le plaisir de vous le raconter.

Je me suis rendu compte avec tristesse que j’avais complètement laissé tomber le ciné, depuis deux ans. Chaque fin d’année, ma tradition à moi était d’aller acheter le Studio Hors-Série et de compter, au marqueur noir, le nombre de films que j’avais vus les douze derniers mois. La somme de 2005 oscillait entre 15 et 20, celle de 2006 ne doit pas dépasser le premier chiffre.
Trois claques, néanmoins.

Capote, pour son atmosphère.
Casino Royale, aussi.
Et Vol 93, le film qui réussit à me libérer de la page blanche. Depuis des semaines, je n’arrivais pas à finir « La Chambre d’Albert Camus », du moins la nouvelle qui donne son nom au livre.
Cauchemar.
Alors que tout le reste avait coulé de source, que les histoires étaient venues naturellement, au fil des mois, celle-ci me bloquait complètement.
Je mentais à La Chamelle en inventant les pires excuses de l’Histoire Mondiale des Excuses. « Mon ordinateur est en panne » « Internet ne marche plus » « Si, je t’ai envoyé un mail hier au soir, si » « Je te promets que lundi j’aurai une meilleure version » etc. etc. Elle n’était pas dupe. J’étais dévasté.
Je recommençais sans cesse mon brouillon, je raturais, je gommais, j’effaçais tout. Impossible de finir l’histoire telle qu’elle s’était vraiment déroulée sous mes yeux, telle que je l’avais racontée à Guy et La Chamelle.
J’angoissais de plus en plus, j’allais même renoncer à l’inclure dans le livre, tant pis, nous aurions dû changer de titre (Guy aurait été fumasse, il venait de lui), changer tout.
Un soir d’été brûlant, avec Jeffrey, nous sortons du Forum des Halles. Je suis en larmes. Je n’arrive pas à m’arrêter. Rage, peur, désespoir, colère. Vol 93 m’a bouleversé au-delà de tout ce que j’aurais imaginé. Je hais le 11 Septembre. Je hais ce que ces gens ont changé dans mon monde, dans le monde. Je hais ce qu’ils nous ont fait comprendre, ce qu’ils voudraient nous faire avaler (choc des religions mon cul, surtout lutte pour le pouvoir, comme partout ailleurs).
Ma détresse est telle que Jeffrey n’ose pas me laisser repartir seul. Il me suggère de mettre des mots sur ma peine, d'écrire la dessus. Je commence par souffler en balayant l’idée puis je m’arrête. Oui. Oui !! Il a raison !! Je dois utiliser ma souffrance... mais pour finir mon texte ! Je dois pouvoir exprimer tout ce que j’ai en moi sur ce thème, mes tremblements, mes doutes, ma vision de mon futur.

Je me jette sur l’ordi et à mi-chemin du texte original, d’un clic, j’efface la fin. Je tape comme un fou sur le clavier, en pleurant, pendant vingt minutes. Je me relève. Me mouche. Vais boire un jus de fruits. Reviens.
Clic droit, mail, La Chamelle, envoyé. Fini.
Je ne peux plus revenir dessus. Qu’on me lâche avec ce putain de texte.
A ce jour, quand je lis le passage du texte original au second, je suis partagé entre la honte (j’ai l’impression que les gens ne voient que la transition) et l’amusement, ayant réussi, comme un homme que je respecte immensément, à mixer deux idées différentes pour n’en faire qu’une, toutes proportions gardées.

The Walrus was me.

Voici, en bonus, la fin de l’histoire telle que vous ne l’avez jamais lue. Pour tous ceux qui ont le livre, filez en page 173, et après la ligne « papotage avant le patient suivant »…continuez ici…

C’est ma façon à moi de vous dire merci.

Merci… Sans vous... Waouuuh... Alors, voici... une fin alternative, comme sur les dévédés ! Même La Chamelle n'a pas pu la lire, celle-là. Il n'y avait que La Meuh et moi. Bonne lecture.

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Attention!

Le passage suivant raconte une partie d'une nouvelle extraite de "La chambre d'Albert Camus".

Ne lisez pas la suite si vous n'avez pas encore lu le livre et que vous désirez garder intacte une des nouvelles inédites.

Spoiler Spoiler !


/...papotage avant le patient suivant.

Je n’entends pas arriver l’autre :
- Vous êtes qui, monsieur ?
Je me retourne, un autre asiatique, à peine plus âgé, très digne, petite barbe taillée en pointe, vêtements bleus de travailleur, tongs en plastique, un livre à la main, me dévisage depuis la porte. Il me demande à nouveau :
- Vous êtes qui, monsieur ?
- Je suis l’infirmier, je viens pour les soins de monsieur Camus. Vous le connaissez ?
- Oui. Depuis 65 ans.
- 65 ans ?
- 65 ans et deux mois, si vous voulez la date, ce doit être celle de la rentrée scolaire, j’étais tout jeune professeur, il était étudiant, je pourrais même vous trouver une photo de classe, en cherchant.
- Vous étiez ensemble au Vietnam ?
- Je préfère parler d’Indochine.
- Pardon… Et sur la photo, là… Euh… vous avez fait l’armée aussi ?
- Oui. La légion. En fait, nous ne nous sommes plus quittés depuis le premier jour à la légion étrangère, monsieur.
- Vous étiez dans la légion tous les deux ? Ensemble ?
- Oui. C’était la seule façon de quitter le pays, sans argent, sans avoir se justifier.
- Waooh. C’est une vie incroyable, ça. Pourquoi vous avez voulu quitter le pays ?

Au regard inquiet de Camus derrière moi et à la façon dont Sartre l’apaise d’un sourire, je comprends la teneur du lien qui les unit. Le respect. La tendresse. La force de l’amour depuis des décennies.
Le besoin de quitter un pays ensemble, quitte à affronter des guerres, des conflits, des campagnes, quitte à mourir, quitte à perdre l’autre.
Leur vie à deux, loin de tout, loin des autres, finir au loin mais finir à deux. Toujours.
J’ai deux questions à poser et la plus stupide est déjà sur mes lèvres :
- Et vos noms, alors ?
- La légion, monsieur, la légion. Un caporal qui se croyait plus malin que les autres. Nous n’avons compris son humour qu’en arrivant à Paris, cinq ans après. Les Français ne se sont jamais lassés de nous faire la remarque…
- Pourquoi n’êtes-vous pas retournés là-bas ?
- Pourquoi ? Bah, après deux guerres et plus de cinquante ans à voguer (il prononce le verbe avec gourmandise), il ne nous reste qu’une poignée de cousins à nous deux. Qui ne comprendraient pas très bien pourquoi nous revenons les voir… disons… ensemble.
- Ah. Je vois. Le regard des gens…
- Oui. S’aimer n’est pas difficile. Ce sont les autres qui ont encore et toujours un problème avec notre histoire. Encore plus à nos âges. Mais je suis là pour lui, il est là pour moi, le reste est accessoire, monsieur, accessoire. Vous semblez un peu… étonné ? On voit de tout, pourtant, dans votre métier…
- Ben oui. C’est énorme de s’aimer pendant un demi-siècle…

Il rit et parle rapidement en vietnamien à l’autre qui rit à son tour. Sartre me regarde et, calmement, me répond :
- Le demi-siècle est passé tout seul sans nous, monsieur. Nous aimons toujours comme au premier jour.

Je ne sais pas si Sartre aurait pu en dire autant à Simone mais je me suis senti tellement porté par tout ça que j’en ai acheté des fleurs sur le chemin du retour. Pour les mettre dans un vase. Pour lui faire comprendre que, moi aussi, je l’aimais comme au premier jour. Et plus encore.


® Ron l'Infirmier /Privé Editions 2006.



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