Coco, je vais faire de toi une Star (2)

Date 18/4/2007 6:00:00 | Sujet : Livres

Je passe une sale semaine à attendre un coup de fil qui ne vient pas (la grande constante du show-biz, attendre que le téléphone sonne, ça te rappelle ta dernière rupture, un vrai bonheur) quand je reçois un deuxième appel, peut-être trois semaines après le premier producteur.

- Bonjour, je suis bien sur le portable de Ron ?
- Oui, qui le demande ?
- Nina Myers, je suis productrice, je vous appelle, j’ai eu un mal de chien à avoir votre numéro, quel parcours du combattant pour vous joindre, dites moi… Au fait, j’ai lu votre livre, Ron, c’est une vraie claque.
- Qui vous a donné mon numéro ?
- Ecoutez, ce n’est pas le problème.
- Alors, je vous le dis tout de suite, ou bien vous me répondez ou je raccroche.
(Elle, précipitamment) :
- C’est votre attachée de presse, ne vous mettez pas en colère, j’ai demandé quinze fois et elle a lâché le morceau ce matin.
- Merci de votre réponse. Je tiens vachement à mon intimité et vous allez trouvez ça ridicule mais mon portable, je le donne pas pour un oui ou pour un non. En plus, j’ai été sacrément échaudé par un blaireau y’a pas un mois qui voulait acheter mon livre pour en faire « un gars, une fille se roulent des pelles en cancérologie » sans avoir lu une seule ligne de ce que j’écrivais. Ecoutez, croyez pas que je me la pète, je suis super excité de savoir que des gens veulent acheter mon bouquin mais je veux savoir où on va. Vous êtes qui et vous voulez quoi ?
- Déjeunons !
- Ok.
- Mardi, treize heures, où vous voulez, Ron !
- Mhuumm….Un truc non-fumeur où on peut parler tranquille, je vous laisse choisir.
- Parfait, je vous envoie un mail pour l’adresse.
- Mais vous avez mon mail, aussi ??
- Oui. Comme les milliers de lecteurs du blog, non ?

Un point pour la dame.


Elle est déjà assise quand j’arrive. Longues et belles bottes en cuir, jupe noire, cheveux noirs, yeux noirs, la grande classe. Elle me tend la main, me montre ma chaise. Me sourit de toutes ses belles dents blanches parfaites.

- Votre livre, tout de même, une vraie claque.
- Quelle histoire vous a le plus marqué ?

Piège grossier mais nécessaire pour jauger la bête, un petit peu. Elle cherche un instant et roule des yeux sur les dorures poussiéreuses au plafond.

- Difficile de faire un choix. Lucie, probablement. Ou cette mère avec son fils, cet acte d’amour incroyable. Ah, celle sur le onze septembre, aussi, tout de même. En fait, vous êtes en train de vérifier que je l’ai bien lu ?
- Oui.
- Vous êtes méfiant.
- Très. Je ne connais rien à votre monde, je sors un livre « comme ça » et subitement je vois sortir des gens du bois avec des chéquiers et plein de compliments. Sur mon arbre perché, je ne lâche pas mon camembert tout de suite, vous comprenez, je cherche la faille. Je savoure, aussi, notez, mais pas dans les mêmes proportions que ma méfiance.
- Vous n’avez rien à perdre ! J’adore votre livre.
- Les femmes battues elles aussi sont adorées par leur mari.
- (Elle éclate de rire) Ron, je veux en faire quelque chose de bien.
- Quoi ?
- Un téléfilm. Un grand téléfilm. En deux parties. Le combat d’une femme.
- Le combat d’une femme ??
- Pour récupérer son enfant. Elle est infirmière, dans un hôpital. Alors on prend vos nouvelles, les meilleures, on les donne à quelqu’un de chez nous, quelqu’un qui sait écrire, ne le prenez pas mal mais je doute de vos capacités à pondre un scénario, n’est-ce-pas ? Donc on confie votre livre à une personne que je connais, un auteur très très doué et il adapte ça en respectant vos histoires et puis voilà. C’est ça, mon projet.
- Une infirmière qui se bat pour récupérer son enfant ? Vous avez lu ça dans mon livre ?
- Non, mais j’ai lu plein de petites anecdotes sincères qu’on pourrait saupoudrer sur une intrigue, une vraie, pour la rendre plus crédible. J’imagine totalement la scène, l’infirmière, elle se rend en fin de journée dans la chambre de Lucie et toutes les deux elles parlent, assises sur le lit, à la tombée de la nuit, Lucie lui dit qu’elle est la maman qu’elle n’a jamais eue et l’infirmière craque, elle prend Lucie dans ses bras et pleure à chaudes larmes en lui racontant pour son fils à elle. Lucie comprend en un déclic et lui assène quelques vérités d’enfant, d’enfant malade qui plus est, imaginez la portée de la scène, la petite gamine chauve, rasée, leucémique, qui console l’infirmière dépassée. C’est très beau. Et ça vient de vous !
- Ça vient pas du tout de moi.
- Si, le moment de vérité vient de vous, du professionnel qui a écrit les lignes à la base.
- Mais le vrai professionnel ne dirait jamais qu’une infirmière pleure sur l’épaule d’un enfant pour s’épancher, c’est pas du tout crédible, c’est pas professionnel, justement, personne ne ferait ça. On retient ses émotions pour la maison, on est pas là pour s’écrouler sur les patients, surtout en pédiatrie.

Agacée, elle tapote de l’index sur la table en marbre :
- Ecoutez, je sais ce que j’ai lu, je sais comment tirer d’un truc médiocre une superbe histoire, je connais mon métier et je connais la personne qui saura en faire un script béton.
- Un truc médiocre ? Mon livre est médiocre ? Je croyais que vous aviez adoré !
- Mais oui, j’ai adoré mais soyons honnête, ça ne passe pas la rampe pour un projet télé, il faut lui ajouter une dimension humaine, il faut redonner du sens à ce personnage masculin atone et en faire une femme fragile qui se bat pour sa dignité. C’est un produit France III en puissance, je le sais, je le sais, je le sais, on a fait « Myriam femme passion » pour eux, on fait « Héloise, cœur et raison », on a fait « Véronique, le courage de la vérité » et on produit « Héloïse 2, cœur et déraison » en ce moment même. Je connais le métier, ok ?
- Ok ok ok.
- Vous êtes prêt à le vendre combien ?
- Euh, je sais pas, je…
- C’est un premier roman, je connais les tarifs, mais comme j’ai aimé je vous fais une fleur, ok ? Douze mille si c’est signé dont 10% tout de suite et je vous donne 5% sur tous les scénarios que mon compagnon écrit.
- Ah, c’est votre compagnon, l’auteur des futurs scripts ?
- Oui, il a longtemps fait du grand reportage pour la RTBF, il connaît le monde, il sait faire passer la vraie vérité de la souffrance, il revient d'un an au Darfour. Bon, on y va (elle se lève)… Je vous envoie votre contrat ce soir. Vous signez, on démarre. Je vois déjà ça, j’ai un prénom en tête pour cette infirmière, « Laura », voilà, « Laura », j’adore, ça fait tellement service hospitalier, je trouve.


Ce coup-là, c’est moi qui n’ai pas rappelé.





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