L'homme qui fumait en regardant les tableaux.

Date 2/7/2007 6:00:00 | Sujet : Expositions

(Les noms propres et les lieux ont été changés. Ou pas.)

Londres 1998

La dame de l’agence d’intérim, si stricte dans son ensemble gris, tapote du doigt son gigantesque listing d’offres remis à jour chaque matin. Elle barre les postes qu’elle vient de donner, au plus souriant, au plus matinal, au plus endurant, au plus mignon parfois, bref à tous ceux qui sont arrivés avant moi. Il n’est pas neuf heures mais, à Londres plus qu’ailleurs, l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt.
Par-dessus ses lunettes, elle me dévisage un fragment de seconde et, sans même regarder ses doigts, elle cherche ma fiche dans les centaines qui sont sur sa droite, dans une immense boite grise en fer.
- Weasley, vous dites ? Je vous ai envoyé au Méridien Piccadilly, avant-hier, n’est-ce pas ?
- Oui madame.
- Ça s’est bien passé, je crois, Ricardo vous a redemandé à nouveau.
- Oui, mais il n’a pas besoin de moi aujourd’hui ni demain. J’ai besoin de travailler.

Elle parcourt ma fiche qu’elle commente à mi-voix :
- Excellent anglais oral, bonne présentation, français et espagnol parlé, vêtements sombres et mocassins cuir noir à disposition immédiate (elle se penche par-dessus le bureau, avise mon sac de sport et étudie sa forme un instant. Jauge qu’il contient sûrement mon uniforme de travail et commence à sourire.) Il est repassé ?
- Oui.
- Vous aimez la peinture ?
Un peu désarçonné je cherche une réponse adéquate :
- Oh oui énormément, je suis fan des musées, des expos.
- Ça tombe bien. J’ai justement quelque chose pour deux jours consécutifs. C’est bien payé, dans les sept livres de l’heure et vous aurez même un pourboire si vous vous y prenez bien. Le repas se fait sur place, vous aurez droit à un coupon pour la cafétéria.
- Je ferai quoi ?
- Le service privé. Cela peut être stressant, ou pas, s’il n’y a personne. Je vous coche comme volontaire ?
- Oui, bien sûr, oui.
- Alors filez, je les appelle en leur disant que vous êtes dans le Tube, vous auriez dû prendre le service à neuf heures déjà. Filez, filez…
- Et l’adresse ?
- La Tate. Voici le plan. Allez, go, go, go.


Le jeune con qui me supervise n’a même pas un an de plus que moi. Il me tend un tablier noir et orange, très chic, me demande si je peux enlever ma montre et redresser les manches blanches de ma chemise. Je ne moufte pas, il a l’air suffisamment agacé comme ça de me voir arriver bien après l’heure d’embauche. Il me tend un plateau, un jeu de clefs et me montre une épaisse porte recouverte de cuir.
- C’est là ! Tu as besoin de pisser ? Vas-y tout de suite, on ne te relève pas avant quatorze heures et je ne tolère pas de pause sur ce service. Tu parles Espagnol, Italien, Français et Japonais, c’est ça ?
- Euh ben…
- Va pisser, vite.

Je cours vers les toilettes, à une dizaine de mètres et, après avoir fini ma petite affaire, déshydraté, je me penche vers le robinet que je tourne à fond, espérant avaler de grandes gorgées d’eau fraîche avant de commencer mon service. Je n’ai pas fini que j’entends la porte s’ouvrir en grand derrière moi et sa voix suraiguë jaillit :
- Mais tu es fou ! You’re insane ! On ne boit pas l’eau des toilettes, enfin, tu ne sais pas ça !?
- Mais pourquoi ?
- Elle est impropre à la consommation, tu vas être malade toute la journée…
- L’eau du robinet des toilettes est impropre à boire ? Depuis quand ?
- Mais depuis toujours ! Allez, allez, allez, au boulot !
- Je fais quoi, exactement ?
- Oh mais on ne t’a rien dit, à l’agence ? Rien expliqué ?
- Non.
Regard courroucé, les yeux tournés vers le plafond :
- Oh, ceux-là ! Je dois tout faire moi-même ! Ecoute, tu te mets dans un coin de la pièce, debout, et tu attends… qu’on te demande quelque chose.
- C’est tout ?
- Oui. Et si tu ne sais pas, ne réponds pas que tu ne sais pas, viens immédiatement nous demander. Pour le reste, boissons, nourriture, tu prends la commande et tu cours en cuisine. Tu es prioritaire quand tu portes ce tablier alors fais toi respecter, compris. Et n’essaie pas de parler mieux que les clients, dans leur langue, fais des fautes de prononciation, aie l’air un peu hésitant, ils ne sont pas là pour se voir donner des leçons, compris ?
- Ok.
- Allez.

Il frappe à la porte, me l’ouvre et je pénètre dans une salle plutôt grande, orientée plein sud sur une verrière Elizabethaine, laissant passer un soleil timide de juillet. Devant moi, une immense cheminée de marbre. A droite, un fauteuil club faisant dos à la fenêtre et un guéridon de marbre, très français, à ses côtés. Des journaux parfaitement repassés et pliés, empilés avec précision et tournés vers le fauteuil, attendent que le gros monsieur chauve fumant un cigare détache son regard du tableau posé sur un chevalet, à trois mètres de lui. Un tableau que je reconnais immédiatement pour l’avoir vu mille fois dans des livres ou sur des couvertures poche. La pièce est vide. On n’entend que le bruit de succion du monsieur sur son épais cigare et, de temps en temps, le bruit des glaçons tintant contre les parois de son verre à whisky, verre qu’il tient d’une main négligente et pendante sur le côté gauche du fauteuil, faisant tourner le maigre fond d’alcool dans un mouvement de poignet las.

Il ne se retourne pas à mon entrée. Je me tiens près de la porte et je l’observe de longues minutes. Nous sommes seuls au monde, ou presque.

D’un coup, la main se lève et tend le verre vers le ciel. Je m’approche rapidement et je demande, tout en discrétion feutrée :
- La même chose, monsieur ?
- Bien sûr, imbécile.

Le mot me surprend d’abord avant de m’irriter franchement, quelques secondes plus tard mais je décide de faire comme si j’avais mal compris. Je me rue vers le bar de la cafétéria, dehors, au bout d’un couloir bruyant qui tranche avec le silence absolu de la Salle Contemplative, comme j’ai décidé de la nommer à l’instant. Le barman, avisant mon tablier, s’approche immédiatement de moi et remplit à ras bord le verre que je lui tends. J’esquisse un sourire timide :
- Peut-être devrais-je prendre la bouteille avec moi ?
- Pas de verre ou de bouteille entière dans la pièce des Mécènes, désolé, tu fais la navette quand il veut un truc, c’est la règle.
- Ok.
En courant presque, je reviens vers la Salle Contemplative et je retrouve mon gros monsieur qui, sans même se retourner tend le bras et me prend le verre des mains. De sa main droite, je vois le cigare s’agiter d’avant en arrière, signifiant que je dois reculer. Sans mot dire, je repars à ma place, debout, à l’entrée, près de l’interrupteur.

Fatigue ou lassitude, voulant me reposer le dos un instant, après une heure presque entière à ne rien faire, debout, je me presse contre le mur, entendant aussitôt un clic qui… éteint les lustres du fond de la salle. Terrifié, je me tourne pour redresser le bouton de laiton, pendant qu’une voix désagréable tonne dans le fauteuil :
- Imbécile ! Imbécile ! Imbécile !
- Veuillez m’excuser, monsieur.
- Imbécile, imbécile !
- Je suis désolé…
- Imbécile.

Il commence à me les chauffer mais j’ai besoin du job, alors je ne dis rien, restant immobile comme une statue de glace, adossé loin de tout appareil électrique, pendant de longues heures. Le silence est interrompu régulièrement une dizaine de fois pendant la matinée et, à chaque fois, le manège recommence. Le verre est dressé vers le ciel, j’accours pour m’en saisir, je me rue vers le bar, mon collègue le remplit, je repars en courant pour le tendre au gros monsieur qui s’en saisit sans mot dire.
A quatorze heures on me relève, une petite japonaise terrorisée, qui me fait signe d’aller manger à la cafétéria, me tendant un bon dûment tamponné de la date du jour.

Lorsque je reviens, une heure plus tard, elle me tend un billet de cent livres et me dit de voir avec le chef si je peux partir. Derrière elle la pièce est vide, empuantie de l’odeur du cigare. Je lève les sourcils :
- 100 livres ? C’est plus que ce qu’on m’avait dit !
- Non, ça c’est juste le pourboire…
- Le type t’a donné cent livres pour nous deux ?
- Chacun. 100 livres chacun.
- Mais il est malade ce mec ! Il me traite de tout et il me file du fric ?
Elle hausse les épaules :
- Ici, c’est comme ça, dans la pièce des Mécènes. Ils viennent quand ils veulent pour se regarder une toile de leur choix, personne ne conteste, personne ne dit rien, tu leur apportes ce qu’ils veulent et souvent tu es bien payé.
- Mais il avait l’air pas content de moi !
- De quoi tu te plains ? Tu veux que je reprenne le pourboire ?
- Non, non. Bien sûr que non.

Je pus alors rentrer chez moi, la mission étant terminée et, par un malheureux hasard, le lendemain, je n’eus pas à revenir, retenu aux urgences pour une sombre histoire de bagarre dans laquelle j’avais peu à voir mais beaucoup à perdre si je n’accompagnais pas R. Ce que je fis, à regret.

Je ne suis jamais retourné à la Tate comme simple visiteur. Un jour, peut-être.




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