L'année des médusés (1)

Date 11/7/2007 6:00:00 | Sujet : Saga de l'été

C’était juste après le bac. Je m’étais inscrit en première année, papa avait fait le chèque, je m’étais fait bien sûr attraper par les étudiants de l’Ofup qui vendaient les abonnements dans le hall d’entrée, j’avais choisi un an à Newsweek. Heureux d’être enfin libre, jeune et seul maître à bord, je me sentais King Of The World dans mes 19 mètres carrés, ma vue sur les Pyrénées et de la pizza surgelée Leader Price 6 fois par semaine au menu, sans déplaisir aucun.

Laurence nous avait tout confié lors d’une de nos longues parties de rami, qui se prolongeaient toujours très tard, sur fond de Jeff Buckley, enchaînant ses cigarettes américaines pas encore inabordables, les unes après les autres, nous l'écoutions sans regarder l'heure, oubliant d'aller nous coucher. Forcément nous ne pouvions plus nous lever, au petit matin. Et si c'est pour arriver en retard, quel intérêt d'aller en cours ? On verra bien plus tard, who gives a fuck ? Cendriers pleins, cheveux longs, yeux cernés, frigos vides, pas de doute, nous étions étudiants.

- Moi mon père il est mort en vivant son rêve, en plein air, il était pilote de chasse pour l’armée française et il a été abattu lors d’une mission secrète au dessus de Bagdad.

Silence stupéfait. Laurence profite de notre surprise pour s’allumer une lucky light. Elle nous regarde et, en trois phrases, nous résume sa vie des dix dernières années :
- C’est mon oncle, ce connard qui abusait de moi digitalement quand j’avais six ans, qui nous a aidés pour nous en sortir financièrement. L’armée nous prend en charge aussi, ils ont une association, les Ailes Brisées, ça s’appelle, et même qu’ils ont inventé le Loto dans les années quarante pour financer leur fondation pour les orphelins et c’est devenu la Française des Jeux.
- Ah bon ? Ça alors !
- Et après, comme je ne voulais pas que le connard me touche, je me suis enfuie sur la côte où j’ai rencontré Loli, le mec qui vit avec le rat sur l’épaule et il m’a tout appris, tout. Je suis venu à la fac sur ses conseils et voilà. On couche pas ensemble, je peux pas, je suis bloquée.
- Mais tu vis de quoi ?
- Je me vends à des touristes de passage.

Sidérés, nous étions sidérés, et pour tout dire un peu jaloux de tant de mésaventures concentrées en une seule personne, tant d’histoires à raconter alors que nous n’étions rien ou presque. Qui allait oser se vanter d’avoir vu le chanteur de Ludwig Von 88 en vrai à la foire expo de Pau après le passage sur le père mort au combat ?

Plus les mois passaient et plus Laurence ajoutait des détails sordides à son histoire. Elle nous payait régulièrement le mcdo avec des billets de cinq cent francs que nous voulions tous toucher pour mieux y croire, des billets qu’elle avait soutirés à des gros types roulant en mercédès et qui l’avaient prise en stop, presque nue et offerte, un soir qu’elle rentrait de la gare à pied, dans sa petite jupe blanche toute trempée d’une vilaine pluie de printemps. Elle avait gémi de plaisir et de nausée aussi, à l’arrière de la voiture, s’offrant à l’inconnu pour oublier sa souffrance, son père disparu et son oncle maudit.

Bien sûr, parfois, une rencontre sordide donnait lieu à une telle débauche de détails que nous avions du mal à tout avaler. Le chemin de la gare semblait décidément bien propice aux rencontres tarifées et Laurence n’était jamais sûre de pouvoir enfin rentrer tranquille un soir, non, elle se devait de sucer encore une fois un vieux libidineux qui l’avait remarquée au passage, abandonnée seule sur un banc, attendant le dernier bus qui devait la ramener à la Cité U. Certes sa vie de Cosette nous laissait parfois dubitatifs mais l’argent, merde, il y avait l’argent, tout de même ! D’où sortait-elle tout ce fric ?

J’eus le fin mot de l’histoire le jour même où je perdis définitivement Laurence de vue (enfin, pas tout à fait, je la revis sept années plus tard, devant la Poste de Toulouse, et nous reprîmes un semblant d’amitié qui se termina de nouveau quelques mois plus tard en clinique psychiatrique pour elle et… pas très loin d’un nervous breakdown pour moi. J’en parle dans mon deuxième livre, pour les masos).



Sa mère m’ouvre la porte, gaie comme un pinson :
- Entrez, entrez, Laurence est sous la douche, vous êtes un peu en avance mais ça me fait tellement plaisir de rencontrer des amis de fac à elle, elle ne veut jamais me les présenter… Pour une fois qu’elle passe le week-end à la maison, c’est une heureuse surprise !

(C’était surtout magouillé comme ça car je devais siphonner tous les vieux trente-trois tours du grand frère de Laurence qu’elle avait failli jeter et dont elle m’avait parlé une semaine plus tôt. J’avais fait les cent kilomètres, étrennant mon permis tout neuf et rêvant déjà au live pour le Bengladesh de George Harrison, quadruple album jamais réédité à l’époque en CD).


Elle me montre le canapé du salon, me propose un café, j’accepte, regardant autour de moi les murs presque nus, ne trouvant aucune photo du père, sûrement pour aider au deuil, trouvant le courage de cette veuve admirable, son sourire prouvant à la face du monde qu’elle pouvait et devait encore tenir. N’y tenant plus, voulant à tout prix faire ma Nadine de R., je glisse un compliment que je veux plein de tact et de commisération mêlés :
- Madame, je salue votre force et votre optimisme, continuer à montrer au monde que vous êtes vivante alors que euh votre mari a tout donné à la nation...
- A la nation ?
- Oui, quel don incroyable de sa personne, un salut vibrant et humain au drapeau…
- Un salut au drapeau ? Mais qu’est-ce que vous racontez, ils n’ont pas à saluer le drapeau !
- Ah, euh non enfin si, je crois, en uniforme, ils saluent le drapeau.
- Mais ils ne sont pas en uniforme, ils sont en civil !
- Pour se battre, ils sont en civil ?
- Oh, ils n’ont pas le droit de se battre, sinon on les enferme…
- Hein ? Ils sont payés pour ça, pourtant !
- A se battre ?? Vous plaisantez ! il a un maigre pécule qu’il obtient en collant des enveloppes !
- Votre mari ? Mais il pilotait plus ?? Il travaillait à la poste des armées ?

Nous nous regardons tous deux, interdits, comme deux martien pendant un inédit meeting intergalactique. Elle fronce les sourcils, je lève les paumes des mains vers le ciel, le dialogue de sourds n’amène nulle part. Mais elle reprend :
- Ecoutez, je ne sais pas ce que Laurence vous a raconté sur le quotidien de son père en prison mais je suis soulagée qu’elle aborde un peu ses problèmes avec vous, ça montre qu’elle commence enfin à faire son « deuil « de toute cette histoire.
- Le…père…de…Laurence…est…en…prison ?
- Mais oui ! Où vous croyez qu’il est ?
- Ben ! Mort au combat en Irak ?
- HEIN ?

(En vrai, c'était lui, le salaud de l'histoire, mais la mère l'aimait toujours, va comprendre...Laurence aussi, d'ailleurs, puisqu'elle ne se lassait jamais de raconter cette histoire de pilote à qui voulait bien l'entendre.)
C’est à ce moment là que Laurence entra dans le salon, les cheveux mouillés, en peignoir. Elle me fit la bise et n’eut pas le temps d’ouvrir plus la bouche, sa mère l’empoignait déjà par la manche du peignoir. Je mis quelques minutes, entre deux hurlements, à comprendre que ma place n’était pas avec elles et que surtout je ne verrais jamais la couleur de mon trente-trois tours.

Je m’étais promis de ne répéter à personne en arrivant le lundi le terrible secret de Laurence mais l’histoire me semblait trop importante et la patate si chaude qu’une seule main ne pouvait la contenir. Je n’ai pas souvenir qu’avoir parlé poussa Laurence hors du groupe mais je me souviens clairement d’elle, en haut de l’amphi, à droite, arrivant après nous et partant avant l’heure. On parla d’elle un temps et puis on l’oublia. Pau était grand, la vie si longue, les amitiés semblaient éternelles et infinies.

La rupture entre Pierre et Quitterie en fin d’année, la découverte de l’infidélité réciproque du couple puis le départ d’Orchata à New York comme fille au pair précipitèrent la fin de notre petit groupe. Je dus chercher ailleurs, la mort dans l’âme, en Octobre et pour mon plus grand malheur, Stéphanie devint une année durant ma nouvelle meilleure amie. (…)



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