L'année des médusés (3 le comédien)

Date 16/7/2007 7:00:00 | Sujet : Saga de l'été

Noms et prénoms changés, photos à titre illustratif.


L’été suivant, les Adjar revinrent au début juillet dans le village et Orchata fut invitée presque le premier jour chez eux, pour un apéro dînatoire et autres réjouissances. On évoqua l’année qui venait de s’écouler de part et d’autre et autant Orchata que les Adjar avaient pu regretter cette occasion manquée.

Ils firent alors que ce qu’ils n’avaient jamais fait avant : de nouveau, ils lui proposèrent de partir avec eux, à la fin de l’été. Les enfants étaient réellement attachés à elle, les parents voulaient une jeune fille au pair un peu différente des autres et, cette fois-ci, Orchata pensait que Laurent ne dirait rien, après le pic à glace planté dans le cœur, douze mois plus tôt. Il la laisserait partir, évidemment. Ça ne faisait pas l’ombre d’un pli. Il lui devait bien ça.

Je me souviens l’avoir vu arriver pour les derniers examens à passer, les oraux, qui nous semblaient si improbables à avoir que nous en avions presque perdu les convocations. Je m’étais habillé un peu plus correctement que d’habitude et j’étais parti à la fac assez tôt pour pouvoir m’y rafraîchir un peu avant de démarrer l’épreuve mais je ruisselais déjà en quittant mon ascenseur. La traversée de la ville sur mon vélo m’épuisa franchement et, en le garant sous son arbre, je commençais à me trouver toutes les bonnes excuses de la terre pour ne pas aller passer ce foutu oral.
Orchata vint à ma rencontre :
- Hé adishats beroi ! Quin te vas ?
- Que va plan, que va plan, e tu ?
- .

Ce « Té » morne ne lui ressemblait pas. Elle était gaie comme un pinson depuis un bon trimestre, le rythme de sa relation avec Laurent lui convenant complètement, la semaine à Pau avec nous et le week-end dans ses bras, à boire un peu, faire la fête et l’entendre parler d’histoires un peu stupides mais tellement rassurantes évoquant la reprise du magasin, les comptes, la caisse, les livraisons à deux le dimanche dans le camion familial, l'année prochaine, à la retraite du père. Laurent était intarissable.

Orchata lui disait « oui » à tout, ce qui me désespérait, même s’il me semblait lire dans ses yeux un je ne sais quoi d’Indiana Jones qui me laisser espérer une fuite vers l’inconnu, un jour, du moins l’espérais-je pour elle. Je lui montrai le hall, en lui demandant si nous devions y entrer de suite. Elle s’alluma une clope :
- Non, non, pas de suite, on a le temps… Ecoute… J’ai un truc à te demander, j’aimerais avoir ton avis.
- Je t’écoute.
- Voilà… Tu te rappelles ces américains qui ont une galerie d’art et qui…
- Les Adjar ? Tu m’en as tellement rabâché les oreilles que je les connais, oui…
- Bon. Ils m’ont demandé de partir avec eux, de nouveau, en Septembre, à New York.
- Merde ! Trop bon ! Tu es contente ?? Mais Laurent dit quoi ?
- Comme l’année dernière. Il ne veut pas que j’y aille, il dit que notre amour va y laisser des plumes, que je ne suis pas faite pour partir aussi loin toute seule et que les Usa ne vont pas me plaire.
- Qu’est ce qu’il en sait, ce gros con ? Il n’a jamais été plus loin que Bordeaux* ! (* véridique) Et puis je te signale qu’il t’a fait un coup de pute magistral l’année dernière, quand même, il ne s’agirait pas de l’oublier, hein.
- Oui, mais c’est du passé, on a décidé que c’était une erreur de jeunesse.
- Ton refus de partir aussi, c’était une erreur de jeunesse. C’est la chance de ta vie ! Il faut que tu dises oui, putain mais tu te rends compte la chance que tu as ! Ils ont un bateau privé, un avion privé, une maison dans les Framptons ou je ne sais quoi, ils connaissent Dustin Hoffmann, mais merde, pourquoi tu hésites ?
- Ben il m’aime !
- Justement ! Tu devrais te faire un plaisir de le planter, au contraire, pour qu’il sache ce que ça fait, de se faire larguer comme une buse ! Souviens-toi ! Mais, subtile différence, toi ce n’est que pour un an et tu le sais. Il t’attendra, va, il t’attendra. T’inquiète !

Elle me sourit. Elle semblait libérée. En nous dirigeant vers le porche, elle me glissa, très moqueuse :
- Tu sais, je voulais juste vérifier pour être sûre avec toi mais… ma mère a pris le billet hier au soir à l’aéroport !! Je pars, c’est sûr !! Je pars !!
- YEAAAAAAAAAH !

Nous nous fîmes un hug tendre devant les maigres survivants de cette première année, ceux qui parvenaient à l’oral étaient ceux qui, un minimum, s'étaient levés pour aller à la Fac sous la pluie, avaient bossé le week-end et les soirs de semaine leurs cours ou avaient refusé nos sempiternelles et chronophages parties de cartes. Nos résultats furent insuffisants pour passer en seconde année mais nous le savions déjà à Noël, mieux, nous nous en fichions. Orchata partait pour The Big Apple et moi, royalement, je m’étais accordé le droit de redoubler, aux frais de la princesse, ne me voyant pas entrer trop tôt sur le marché du travail. J’étais trop jeune pour l’enseignement, je le sentais, la vie était si longue, après tout, pourquoi se dépêcher d’aller la gagner alors que je n’avais rien à faire ou presque pour me lever heureux le matin.
Il fallait certes expliquer aux parents l’échec, mais ce n’était qu’un mauvais moment à passer, un parmi tant d’autres.

Laurent fit une crise à Orchata, la veille du départ, mais ni ses larmes, ni sa colère, ni ses prières ou ses menaces voilées n’entamèrent sa motivation. Habileté ou hasard, elle avait demandé à la petite Adjar de rester dormir chez elle ce soir là, pour partir ensemble à l’aéroport et Laurent eut bien du mal à la voir seule un instant, Orchata tournant sans cesse le regard vers la chambre de la gamine. Il abandonna, de guerre lasse, au petit matin, et s’en fut chez lui où il resta sagement, dans un premier temps…

Orchata partit pour New York où il lui arriva bien des choses (qui viendront ici plus tard) et, dans sa première lettre, s’amusa à me raconter de son écriture si drôle deux souvenirs communs qui nous avaient tant fait rire, six mois plus tôt et que je commençais déjà à oublier.
La pièce de Théâtre.
La Mobylette.
(...& Le Moteur volé, rappelez-moi de vous parler un jour du moteur volé !).



Six mois plus tôt.

Je suis avec Orchata, Marie Martine et Quitterie dans un couloir de la Fac, quand nous avisons un flyer fluo sur le côté. Le titre est racoleur, pour le moins :
« VERGE ETRANGEMENT PENCHEE ».

Alors que nous gloussons comme des pucelles, une voix sexy se fait entendre, sur la droite :
- Orchata, salut ! Tu veux venir à ma pièce ?
Nous nous retournons comme un seul homme pour dévisager le superbe garçon (un peu maigre, les cheveux un peu trop longs, certes, mais ce sont les années Fac) qui l’interpelle. Orchata rougit. Je comprends de suite que le type est le Marvin en question dont elle nous parlait beaucoup, dont elle parle toujours beaucoup malgré sa vie rangée avec Laurent, le Marvin qui était en Terminale quand elle entrait en seconde et qui lui offrait toujours une chocolatine à la récréation sans que cela n’aille jamais plus loin, au grand désespoir d’Orchata qui se voyait déjà mariée, enceinte et nettoyant la cuisine de son HLM béarnais.
- Oh, Marvin !
Nous nous échangeons des regards entendus, Marie-Martine et moi. Que le hasard fait bien les choses.
- Tu regardes mon flyer ? C’est vendredi soir, ma pièce. C’est moi qui l’ai écrite, mise en scène et produite… Et je joue dedans, bien sûr…
- Ah bon ? (Concert de voix étudiantes extatiques)
- Mais réserve avant, tu sais, ça risque d’être plein. Je te laisse, je dois encore répéter, tu comprends, je veux que ce soit parfait. Tu viens vendredi, alors ?

A sa mine épanouie, presque au bord de l’orgasme, nous savions sans nous regarder entre nous que oui, elle allait totalement venir vendredi. Mais vendredi… ça posait un gros problème…



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