L'année des médusés (4 la pièce)

Date 17/7/2007 6:00:00 | Sujet : Saga de l'été

Noms et prénoms changés, photo à titre illustratif

Résumé : Orchata et moi-même allons à une pièce d'un mec qu'Orchata se rêve, Marvin....


A sa mine épanouie, presque au bord de l’orgasme, nous savions sans nous regarder entre nous que oui, elle allait totalement venir vendredi. Mais vendredi… ça posait un gros problème… qui s’appelait Laurent.
Chaque fin de semaine, elle était obligée d’aller à la gare prendre son train pour rentrer au pays. Laurent l’attendait comme un garde Suisse sur le quai et ce pauvre loulou trouvait ça tellement douloureux d’avoir à la chercher dans la foule qu’il lui demandait de monter toujours dans le même wagon et de s’asseoir à la même place, qu’il puisse s’installer lui aussi à son emplacement sur le quai d’arrivée et ne pas perdre une miette d’elle lorsqu’elle descendrait. Qu’allait-elle bien pouvoir trouver comme excuse pour rester une nuit de plus en ville, sans éveiller ses soupçons ?

Le coup de l’ami gay qui a besoin de soutien ne pouvait pas vraiment marcher, j’étais encore un peu jeune et tellement pas homosexuel, ah non, surtout pas moi.
L’autre n’était pas non plus stupide au point de gober une histoire de partiels imprévus qui tomberait comme ça, pile en début d’année, sans crier gare. On chercha vainement une centaine d’excuses bateau toutes plus quiche les unes que les autres et subitement l’un d’entre nous, peut-être le moins feignasse ou le plus honnête se souvint qu’en début d’année, avant que nous ne passions à tout autre chose, il y avait bien, tous les samedis matins, un cours de culture Occitane en module facultatif auquel nous nous étions inscrits. Nous avions dû nous réveiller une fois en retard et puis le samedi suivant il avait dû pleuvoir et puis le samedi d’après devait tomber pile sur un week-end (ce qui n’est pas l’idéal pour un cours) alors, dans le cul la balayette, avec le manche et l’étiquette ! Nous avions zappé la culture Occitane.

Laurent ne trouva pas ça louche une seule seconde et félicita même Orchata pour sa dévotion scolaire. Il aimait à penser que sa douce faisait le plein de culture, de livres et de sensations neuronales pour toute une vie avant qu’il ne la ravisse à jamais pour la planter derrière une caisse de boucherie, car un commerce avec une patronne souriante et intelligente, qui a fait des études, il ne savait pas exactement pourquoi mais il sentait que ça ne déplairait pas à la clientèle principalement agricole du magasin.

Nous avions en tête l’avertissement de Marvin, l’auteur de la pièce :
- Et surtout réservez, ça risque d’être plein !

Un peu gêné, je l’étais à l’époque lorsqu’il s’agissait de la moindre relation humaine par combiné impliquant une demande et une requête, je compose le numéro indiqué sur le Flyer et de ma voix la plus masculine, je m’entends dire :
- Bonjour mademoiselle, j’appelle car je souhaite réserver deux places pour la pièce de Théâtre « Verge étrangement Gonflée » de vendredi soir, s’il vous plait… (je soupire d’aise d’avoir pu prononcer le tout sans bafouiller quand j’entends la fille me reprendre)
- Vous voulez dire « Verge étrangement penchée » ?
- Oui, oui, celle-là même, désolé.
- Quelle catégorie souhaitez-vous ?
- Que proposez-vous ?
- Nous avons d’excellentes places au premier rang, à dix francs.

Dix francs ! Cela me semble une aubaine, à ce tarif, d’aller pouvoir admirer Marvin d’aussi près, sans se ruiner, tout en ayant réservé pour ne pas stresser à chercher une place. Je couvre le combiné et, en chuchotant, je demande à Orchata :
- J’en prends pour les autres ? Ce n’est que dix francs !

Arrondissant les yeux, surprise, elle compte un instant puis opine du chef en levant le pouce et les cinq doigts de l’autre main :
- Ouais, ouais, prends en six ! Non, attends, avec Marie Martine, ça fera sept… Sept, oui !
- J’en prends sept, mademoiselle.
- Sept places au premier rang, c’est noté, c’est à quel nom ?
- Weasley.
- Puis-je me permettre ? Vous souhaitez être tous les sept sur la même rangée ?
- Oh ben de préférence, oui, si c’est possible.
- Nous rajouterons une chaise, ça ne pose aucun problème.
- Ok.
- Parfait. A vendredi, vos places seront à retirer à l’accueil. Bonne journée.

Nous restons un peu interdits, avec Orchata, devant cette histoire de premier rang qui ne comporte que sept places, de chaises qu’on peut ajouter ou enlever (une chaise dans un théâtre ??) et surtout sur ce tarif qui nous paraît ridiculement bas. Pour une pièce de théâtre. De qualité.

Fait choisi ou hasard total, nos keupins et keupines, fort motivés en début de semaine, trouvent tous meilleure cointe (=occupation, en béarnais) le week-end arrivant, nous dédommageant de la place en me glissant une pièce, un petit sourire contrit aux lèvres : « té, tu vois, j’avais oublié que vendredi, c’est la soirée de ma cousine » « merde, vendredi, je peux pas, tu vois, on part aux palombes samedi matin à quatre heures » « ah mais quand tu disais vendredi, tu pensais à ce vendredi là, ah mais j’avais pas capté du tout, je pensais que tu disais vendredi en huit ou alors mieux en quinze mais non, pauvrine, vendredi, je peux pas, j’amène ma mère à son curetage, elle entre à la clinique ce vendredi ».

Quelle bande d’enculés. Nous n’étions que deux, finalement, pour aller voir la pièce à Marvin. Orchata me fit promettre de ne pas annuler à mon tour. Je promis.

La MJC ne faisait pas forte impression, déjà, de dehors, mais en entrant, je me mis à éternuer, ce mélange de vieux moisi et de poussière ne m’ayant jamais fait du bien aux sinus. C’était miteux, on pouvait pas dire mieux. La nana de l’accueil nous tendit nos places et une bougie chacun. Nous nous regardâmes, interdits. Elle sourit :
- Vous comprendrez, pendant le spectacle, ne vous inquiétez pas. Vos amis arrivent ?

Et nous voilà soudain à chercher du regard, presque inquiets, sur le parking, comme si, effectivement, ils n’allaient pas tarder. Orchata fait sa fille bien éduquée :
- Oh, peut-être, qui sait, qui sait, on verra. Les gens sont si imprévisibles !
- Je vous laisse rejoindre vos places.

Derrière la porte, une salle carrelée exigu, et, tout au bout (à trois mètres, donc), une estrade repeinte en rouge, cachée à mi-hauteur par un drap blanc sur lequel est écrit « Souffrance ! ». Quatre rangées de six chaises, excepté la première qui en compte sept. Personne dans la salle. Sauf nous, évidemment.

Mal à l’aise, nous rejoignons nos places, et Orchata se jette dans un coin, à l’extrême droite, pendant que je me colle à elle. Nous entendons des pas et la jeune fille de l’accueil déboule, nous montrant fermement le milieu de la rangée, d’un ton qui ne souffre aucune contestation :
- Vous serez mieux là. Et pour l’acoustique de la pièce, c’est plus simple, aussi.

Cinq minutes avant le début du spectacle, alors que la salle est toujours aussi vide, trois personnes entrent enfin et s’assoient, un peu hésitantes, au troisième rang, chuchotant entre elles. Nous entendons tout, bien sûr.
(Voix masculine excédée :)
- Oh écoute, tu as dit que tu viendrais la voir, sa connerie de pièce mais moi j’avais jamais donné mon accord et maintenant je te préviens, que ça dure pas trois plombes non plus, hein, j’ai les potes qui m’attendent au Triangle pour boire un verre…
(Voix féminine pas rassurée :)
- T’inquiète, t’inquiète, je pense que ça ne va pas dépasser une heure, au grand maximum, écoute, tu fais ça pour lui, hein, tu le connais un peu aussi…
- Pardon ??? C’est un copain à toi ! J’étais juste sorti avec sa sœur !
(Deuxième voix féminine, plus autoritaire)
- Ah bon, t’es sorti avec sa sœur, cette vache ? Non mais tu t’en es jamais vanté, je te signale, mon chéri.
(Voix masculine, sentant monter d’on ne sait où une embrouille très compliquée pour trois fois rien ou presque)
- Chut, chut, ça va commencer.

Les lumières (trois ampoules nues) s’éteignent. Un type à l’entrée tape dans la porte avec un balai, pas vraiment en cadence, les coups traditionnels. Nous sommes tout ouïe. Soudain, un cri atroce nous pète un tympan et tue une mouche qui faisait ses comptes, juste à côté de la scène :
- Maximum Souffrance ! MAXIMUM SOUFFRANCE ! La VERGE est le PARADIGME qui ENCENSE TA VERTU ! Je REITERE MA DEMANDE EN SUSCITANT TA BONTE OH CHATTE AUX MILLE ARDEURS DEFUNTES !! Qui croire, qui aimer, qui détester, qui TUER ????



Nous nous regardons un instant, avec Orchata. Pas besoin de se le dire, je sens le fou rire monter. Je la vois tourner la tête vers le mur, les mâchoires crispées, je tâche de faire foncer mes yeux vite vite vite sur un point lointain du carrelage mais rien n’y fait, je sens le putain de fou rire monter, alors que l’autre reprend son monologue hystérique :
- Quand j'ai froid, Je me dis, tout bas, quand rien ne s'interpose, qu'aussitôt, tes câlins, cessent toute ecchymose, et moi je dis : Qu'une sauvage née vaut bien d'être estimée, après tout elle fait souvent la nique Aux "trop bien" cultivées ! AAAAH AHHH AAAAAH !

(Rire de dément qui dure trente secondes).
Sa toge romaine tombe et nous le voyons nu ou presque, un maigre slip blanc en haut de ses jambes poilues et, sur le slip, tenu par une ficelle, une grappe en plastique de faux raisin, coloré au pinceau de dix teintes de jaune et de rouge différentes.
Il se frappe la poitrine :
- AAAAAAAAAAH AHHHHHHHHHHH (souffle de bœuf) AAAAAAAAAAAH OUIIIIII (plus fort encore, souffle de minotaure apercevant un bœuf qui cherche à lui piquer les clefs de sa twingo) AAAAAAAAAAAAAAAAH LES CURE !! CLOSE TO ME !!

(Voix masculine derrière moi :)
- Oh putain c’est du lourd !
(Voix féminine, outrée :)
- Mais Tristan tais-toi, enfin !
(Deuxième voix féminine, très gênée:)
- Putain mais tais-toi, on risque de t’entendre !

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAH (il se frappe la poitrine, en cadence, chaque coup hachant son cri de façon presque effrayante) Vertige de l’amour, Vertige de la SOUFFRANCE ! VERGE ETRANGEMENT PENCHEEEEEEEEEE ! Allumez les bougies ! Allumez les bougies !!

Nous attendons, tous, en silence, la suite du texte incroyable mais, étrangement, le Marvin, pour la première fois depuis le début de la représentation, semble nous regarder, avec insistance. Mon fou rire se calme en un instant. Je le regarde à mon tour puis je détourne les yeux, gêné.

(Murmure de voix masculine)
- Il veut pas qu’on allume les bougies, là ?
(Murmure de voix féminine excédée)
- Mais Tristan tais-toi, enfin !
(Murmure de voix masculine, sûre d’elle)
- Je te dis qu’il veut qu’on allume les bougies !
(Deuxième voix féminine, hystérique)
- Maylis, putain, fais taire ton mec !

ALLLUUUUUUUUUUMEZ LES BOUGIES ! QUE LE PUBLIC ALLUME LES BOUGIES !!!

La nana de l’accueil, au fond de la pièce, gratte son briquet et allume sa bougie, qu’elle tend devant elle.

(Murmure de voix masculine satisfaite :)
- Ah tu vois qu’il fallait allumer sa bougie ! Je te l’avais dit ! Et c’est moi qui suis con, après !
- Mais Tristan tais-toi, enfin !

Orchata saute sur son sac à mains et nerveusement le fouille pour en extraire un briquet qu’elle fait craquer plusieurs fois avant d’en tirer une maigre flamme. Qu’elle pose sur sa bougie. Mission accomplie. Dans un silence de mort et alors que toute la salle, acteur semi nu y compris, m’attend, je fais rouler la molette de ce putain de briquet qui ne veut rien savoir. Une fois, vingt fois, trente fois. Je sens la sueur perler, mes doigts glisser.
(Murmure de voix masculine)
- Il y arrive pas, le mec devant, il est pas doué.
(Murmure de voix féminine excédée)
- Il va foutre en l’air la pièce, lui, mais qu’est-ce qu’il branle, avec son briquet, c’est pourtant pas bien compliqué !

Au bout de quelques instants qui me semblent durer une vie, je vois Marvin sauter de son estrade, m’arracher la bougie des mains et l’allumer lui-même, me la tendant, énervé. Prêt à reprendre sa place, je le vois hésiter puis, se ravisant, je m’aperçois horrifié qu’il décide de rester planté là, devant nous, pour déclamer la suite du texte.

Son bassin est à hauteur de mes yeux. Chaque « Haaa » fait tressauter un peu plus la grappe colorée qui fait un « clingcling » si irrésistible à mes oreilles que je me mords un peu plus la mâchoire pour ne pas exploser. Trop tard.

Un petit premier rire sort, que je tente de faire passer pour une toux. Puis un second, qui ne floue personne, masqué en double toux. Quand arrive enfin le « HiiiiiiHiiiiHiiiiii » caractéristique, avec larmes dans les yeux et bouche en ovale, juste avant de me lever, en nage, poussant Marvin pour courir vers la sortie, j’entends la voix masculine derrière protester :
- Alors lui, il a le droit de rire, mais moi pas ? C’est vraiment dégueulasse !







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