l'année des médusés (5 l'arrivée à New York)

Date 19/7/2007 6:00:00 | Sujet : Saga de l'été

Orchata débarqua à New York un 1er Septembre et elle chanta, presque tout de suite, en grande fan de Ginzburg « j’ai vu New York, New York, USA », ritournelle qu’elle garda en tête tout au long de son année là-bas. Je te parle d’un autre temps pour la ville, une « époque », même, comme on pourrait le dire, en 1992, New York avait encore un peu le goût de la bite et du sang, Giuliani n’avait pas installé sa terreur clinique, aseptisant tous les quartiers, gommant les aspérités, faisant fuir les putes, les marginaux et les coups de feu en journée.

Orchata part s’inscrire à la fac, sûrement le lendemain de son arrivée. Elle n’a pas de carte bancaire alors elle garde son argent sur elle, pour le moment, et elle se souvient du regard du jeune mec, un étudiant qui bossait là pour gagner quelques sous, quand elle sortit les 6000 dollars de sa poche, en comptant un à un les billets de cent, les alignant en tas de dix sur le comptoir.
- 5800,5900, 6000. Voilà pour vous : 6000 dollars.
- Mais mademoiselle, vous êtes folle, personne ne se promène dans la rue avec une somme pareille sur soi, enfin, vous n’avez pas idée ! C’est les USA, ici !
- Pourquoi ?
- Mais vous pourriez vous faire tuer, pour cent fois moins que ça…
- Ah bon ?
- Vous êtes française ? Vous avez un accent français…
- Oui.
- Je suis presque européen moi-même, je suis mi-grec, mi-irlandais. Je m’appelle Patrick. Et vous ?
- Orchata.
- Vous allez déjeuner sur le campus, ensuite ?
- Euh, je ne sais pas, probablement, oui, je vais aller faire un tour, je ne sais pas encore.
- Laissez moi vous guider, ce sera plus sûr.

Elle se laissa convaincre par le regard énamouré de la grosse secrétaire sur la droite qui regardait la scène presque avec tendresse et qui lui sourit franchement, un peu par jalousie et beaucoup par complicité, quand elle vit Orchata accepter du bout des lèvres le rendez-vous.

Elle ne sortit pas tout de suite avec Patrick et d’ailleurs il n’essaya pas de l’embrasser avant au moins le troisième rendez-vous. Elle avait ses principes, il avait tout son temps. Elle pensait à Laurent, à la France, à nous autres, elle écrivait, plus rarement elle téléphonait mais surtout elle savait que les semaines allaient passer et avec elles le sentiment de culpabilité se dissoudrait lentement sur fond de klaxon, de yellow cab et de feuilles rougissantes qui commençaient à tomber, un automne à New York, comment ne pas tomber amoureuse ? Ça allait de soi.

Laurent ne donnait presque pas de nouvelles, de toute façon, ou si peu. Ses rares lettres étaient truffées de fautes, les silences encombraient les conversations au téléphone, alourdies par le prix des minutes qu’on ne pouvait oublier tant il était rythmé, toutes les dix secondes, par le bruit d’un quarter qui tombait dans la fente du phone box.
Elle n’avait pas pris de photo de lui, ce qu’elle regretta un temps puis moins puis plus du tout. Un photomaton de Patrick et d’elle fut scotché sur sa table de nuit, presque un mois après son arrivée. Elle le trouvait charmant dessus, elle se trouvait heureuse. Je pense qu’au fond d’elle elle se sentait le droit de vivre son aventure américaine, aventure au figuré, aventure au sens propre, et je pense qu’au fond d’elle il y avait une horloge réglée sur douze mois qui lui chuchotait « profite, va, qui en saura quoi, après tout ? ». Je pense enfin qu’elle avait compris que Patrick était un garçon bien, Laurent un homme qu’on épouse parce qu’il le faut. Elle n’était pas du genre à lutter contre l’horloge biologique, elle voulait des enfants. Elle les aurait, mais l’année prochaine, après une petite bouffée d’oxygène greco-irlandaise.



Un soir, elle se prit la tête avec lui et, en sortant brusquement du bar, partit sur un coup de tête, à la tombée de la nuit, traverser le pont de Brooklyn à pied. Arrivée au bout, logiquement, elle fit demi-tour et, calmée, rentra chez les Adjar, qui lisaient au salon. On lui trouva bonne mine, les joues roses, les mains fraîches. Elle raconta sa balade. Ils poussèrent de hauts cris, s’inquiétèrent à posteriori et lui firent promettre que plus jamais elle ne commettrait cette imprudence. Il fallait être fou pour traverser le pont à cette heure, elle avait eu beaucoup de chance d’en sortir vivante. Elle promit. Et régulièrement, lorsqu’elle se sentait seule, ou mal, elle retraversait le pont, qu’elle vit sous la neige, sous la pluie, sous un soleil timide et enfin une dernière fois aux premières lueurs de l’été. Je me souviens qu’elle m’avait juré, à son retour, que nous y retournerions ensemble, que l’endroit me plairait, forcément, et qu’on ne pouvait trouver nulle part ailleurs dans le monde vue aussi enchanteresse que celle du pont de Brooklyn au coucher du soleil.

Je la crus longtemps et je l’attendis plus encore mais il fallut me rendre à la raison un jour : je verrais New York sans elle et la vue du port de Hong Kong en empruntant le Ferry ne pouvait être inférieure, décemment, à celle de New York. Du moins je me plais à le croire. Si je connais un jour la réponse, peut-être aurais-je le courage d’appeler de nouveau Orchata pour évoquer avec elle cette promesse et tous nos souvenirs. Elle fera de nouveau semblant une petite heure de rire avec moi, de me faire croire à notre amitié, elle esquivera mes questions, me fera parler, parler un peu plus et, lorsque je raccrocherai, aura réussi une fois encore à me cacher sa solitude, sa vie ratée et ses espoirs déçus.

Si je me suis fâché régulièrement avec des gens que j’aimais, pour des raisons variables mais ayant souvent à voir avec mon égoïsme, mon franc-parler ou mon humour cynique, je crains n’avoir jamais compris, encore moins admis, qu’Orchata ne voulait plus me parler car j’étais devenu heureux et pas elle. Cela me semblait tellement éloigné de l’idée que je me faisais de son caractère, droit et généreux, jamais envieuse. La voir transformée en une petite vieille fille de trente deux ans, seule, pas très riche et investie dans l’humanitaire comme d’autres font des confitures, sans passion mais pour ne pas gâcher, la voir m’éviter dans la rue, de loin, alors que nous ne nous étions pas croisés depuis plus de deux ans, arriver enfin à lui adresser la parole, en me rendant au Palais de Justice, au standard, car elle ne pouvait plus m’éviter, tout cet étonnement que je ressentais sur ce qu’elle était devenue (sur ce que nous étions devenus l’un pour l’autre) ne s’est toujours pas transformé en déception ou en colère.
Au nom du passé, je veux encore croire à notre amitié. Je suis bien le seul.

Patrick avait des ambitions politiques. De très grandes ambitions politiques. Pour ce faire, parmi mille autres décisions irrévocables, il était persuadé qu’il devait apprendre le français et, l’ayant décidé un matin, avait choisi une méthode pas banale. (…)



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