L'année des médusés (6 La Langue de Chez Nous)

Date 20/7/2007 6:00:00 | Sujet : Saga de l'été

Patrick avait des ambitions politiques. De très grandes ambitions politiques. Pour ce faire, parmi mille autres décisions irrévocables, il était persuadé qu’il devait apprendre le Français et, l’ayant décidé un matin, avait choisi une méthode pas banale.

Il avait trouvé dans les affaires d’Orchata un « Mots Rayés Force Moyenne « Spécial Eté qu’elle avait acheté à l’aéroport de Toulouse le jour du départ, pour passer le temps et qu’elle avait oublié dans un coin de sa chambre. Patrick gardait toujours sur lui cet exemplaire qu’il ressortait dès qu’il avait un moment, dans le métro, le bus ou la file du cinéma. D’un coup de crayon à papier, il biffait un mot puis se retournait vers Orchata, le regard dur :
- « Sauvage » ! J’ai trouvé le mot « Sauvage », qu’est ce que ça signifie ?
- Wild.
- Ah, Wild… Ok…”Sauvage, sauvage, sauvage”.

A la grande surprise d’Orchata, il lui suffisait de répéter le mot et sa traduction une ou deux fois pour qu’il l’intègre et sache le ressortir, des semaines après. Il était fier de connaître des pans entiers de mots biffés, parfois par thème ou par séries de noms propres (les ustensiles de cuisine, les villes au sud de Tours), mots dont il connaissait la définition et la prononciation sans jamais pouvoir les employer dans une phrase, faute d’avoir appris, à l’époque, la moindre base de grammaire. Ça viendrait plus tard, sûrement. Rien n’était gratuit, avec Patrick.



Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage prennent des albatros, vastes oiseaux des mers et Patrick, lui, pouvait nommer sans fin les objets dont il avait appris le nom en français. Ça le rendait attachant, lorsqu’il pointait une « balustrade » au coin d’une rue ou dressait l’oreille pour une « mélopée » alors qu’il était incapable de se présenter ou de donner son âge. Son bonheur d’avoir pu tomber juste en désignant un objet amusait beaucoup Orchata.

Patrick voulait être maire de la ville.
- Pour être président des États-Unis, il faut d’abord avoir été gouverneur ou maire d’une très grande ville. Je ne souhaite pas aller habiter en Californie, j’aime trop mon état, alors je ferais ma carrière ici, je serai maire.
- Tu penses que tu y arriveras ?

Il lui jetait alors un œil noir qui ne laissait place ni au doute, ni à l’espoir, d’ailleurs. Il n’était pas question de faillir ou de rêver, il n’y avait qu’un seul chemin, celui qui menait à son but, celui qu’il s’était fixé. Il avait longtemps hésité avant de militer dans un des deux partis, calculant les probabilités, soustrayant les aléas de la vie selon des lois obscures tenant de la prospective, additionnant les quatre ans plus les quatre ans, évaluant les poulains inoffensifs qui auraient l’âge de lui barrer la route quand lui serait enfin face à son destin. Il se sentait démocrate mais il ne croyait plus qu’en une victoire républicaine, estimant que la radicalisation de son pays serait nécessaire voire attendue par son peuple, après la chute du mur de Berlin, dans les deux décennies qui allaient suivre. Orchata écoutait, fascinée.

Il avait donc pris sa carte et militait, à la base, se créant rapidement un réseau et de fortes inimitiés nécessaires à toute carrière politique. On l’avait remarqué au Lycée, on l’encourageait fortement à la Fac, il savait que d’ici peu, on allait lui proposer un défi dont il avait déjà calculé et apprécié l’enjeu bien des années plus tôt. Rien ne résistait à Patrick dans son ascension vers le sommet. Le choix d’une girl friend française n’était pas un hasard, Orchata le comprit un peu tard, en voyant un reportage sur Jacqueline Bouvier. Elle se dit qu’elle se faisait des idées, en parla à Patrick, amusée, et celui-ci lui expliqua que ses origines seraient autant un fardeau qu’un avantage, si elle perdait un peu de poids et qu’elle se décidait enfin à quitter ses jeans pour des jupes. Elle serait son gimmick, son atout caché, pour peu qu’elle devienne citoyenne du pays. Orchata trouvait ça délirant… et vaguement excitant, aussi, sans toutefois y prêter trop d’attention. Jusqu’à cette fois, un vendredi soir, lorsqu’elle le vit agir comme l’homme politique qu’il allait devenir.

Elle ne l’avait pas remarqué avant ce jour mais il contrôlait déjà les photos qui étaient prises de lui, d’elle ou d’eux deux, lorsqu’ils sortaient dans leur bar, lors des soirées étudiantes ou même chez les Adjar, assis sur le canapé au coin du feu. Patrick faisait un signe de la main pour faire attendre le photographe amateur, replaçait sa mèche impeccable, s’humidifiait les lèvres, se raidissait un peu, se calant bien au fond du canapé, les jambes écartées, le sourire franc. Il vérifiait alors qu’Orchata était parfaite et alors, alors seulement, il autorisait la prise de la photo, ce qui faisait beaucoup rire tout son entourage qui trouvait son attention à tous ces détails un peu ridicule.

Il s’était énervé une fois contre une fille de la Fac, qui, lors d’un banal exercice pour son club de vidéo, avait eu le malheur de tourner un plan Lelouchien sur son groupe d’amis, assis sur la pelouse, lors d’une pause déjeuner.
Orchata avait une cigarette à la main qu’elle tendait de temps en temps à Patrick, qui fumait peu mais ne disait pas non, parfois, après un repas un peu lourd. Réalisant qu’on l’avait « piégé », c’était ses mots, il avait sauté sur la fille à la caméra, exigeant la cassette en prétextant que, de loin, on aurait pu croire et on aurait sûrement cru qu’il fumait en douce un pétard sur le campus.

La fille était partie en larmes, abandonnant la partie car il ne voulait pas lui rendre la cassette, qu’il expurgea de son contenu lui-même après avoir obtenu gain de cause auprès du professeur, expliquant son dessein, les contraintes inhérentes à la fonction, le moment volé sur un temps informel qu’il n’avait pas maîtrisé et le tort qu’on pouvait causer, des années plus tard, à un candidat, sur un malheureux cliché... Le professeur, médusé, acquiesça. Rien ni personne ne résistait à Patrick et sûrement pas l’image qu’il voulait renvoyer aux autres.

Un jour, alors qu’ils étaient partis avec des amis pour la journée faire une balade dans le New Jersey, dans une vieille décapotable louée pour l’occasion, Orchata se rendit réellement compte de sa détermination. Ils s’arrêtèrent dans une station service et alors que Patrick restait pour prendre le soleil à l’arrière de la voiture, les trois autres allèrent, qui aux chiottes, qui faire de menues emplettes. Au retour, le conducteur démarra et leur demanda s’ils voulaient boire quelque chose. Patrick accepta et regarda dans le sac ce qui avait été acheté. Alors qu’il fouillait, Orchata saisit une bière qu’elle se décapsula, pour en boire une gorgée. Patrick hurla et, du plat de la main, envoya un grand coup dans la canette qui gicla hors de la voiture, roulant vers le fossé.
Orchata le regarda, sidérée :
- Mais qu’est ce qui te prend ?
- Tu es folle ! Tu es folle ! (« You’re insane ») Tu te rends compte de ce que tu viens de faire ? Ah mais toi tu t’en fiches de ma carrière, de mon avenir, ha, l’égoïsme des gens qui n’ont qu’eux à penser !
- Mais de QUOI parles tu ?
- Du risque de me faire arrêter dans une voiture où on consomme de l’alcool ! Tu le comprends, ça ? Ma carrière ! Ce serait dans mon casier, à jamais !

Le conducteur et le passager avant, l’air grave, ne mouftaient plus et Orchata comprit que Patrick ne plaisantait pas. Dans la canette qu’il venait de balancer hors de la voiture, il y avait sa vie en jeu : tout était évaluable en positif, en négatif, rien n’était gratuit, ni ses gestes, ni ceux de son entourage. Patrick voulait vraiment devenir quelqu’un d’important. Le soir même, il la prit par les épaules et lui demanda, droit dans les yeux :
- Ecoute. Tu veux vraiment qu’on ait une relation sérieuse, ou pas ? Je ne m’engage pas pour six mois, avec toi, tu vois. Je pars pour la vie, pas moins. Si tu ne veux pas, on arrête de suite, no hard feelings. Mais j’ai besoin de savoir si tu comprends ce que je veux pour moi, pour mes concitoyens, et pour nous.

Orchata mentit un peu et Patrick fit semblant de la croire. Elle le paya très cher, presque un an plus tard. Très cher. Mais avant, elle dut gérer une situation de crise qu’elle n’avait pas vu venir, vraiment pas vu venir. Une semaine avant Noël, le téléphone des Adjar sonna, un matin.
- Orchata ! Phone for youuuuuuuu !
- Qui est-ce ?
- Laurent !
- Dites-lui que j’arrive dans cinq minutes…
- Ne te presse pas, il est à JFK, apparemment, il prend un taxi, il est sur le chemin.



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