L'année des médusés (7 l'arrivée de Laurent)

Date 23/7/2007 6:30:00 | Sujet : Saga de l'été

Previously : Orchata trompe sans vergogne depuis quelques semaines Laurent, son petit ami Français resté sur place, avec Patrick, son boyfriend américain...quand Laurent débarque à New York sans prévenir !


Orchata s’arrêta dans l’escalier, le souffle court, cherchant une indication dans le sourire contraint de sa boss que tout cela était de l’humour. Ses employeurs étaient au courant de tout, la soutenant depuis son arrivée dans ses démarches, ses cours ou son escapade amoureuse. Ils n’aimaient pas vraiment Laurent, sans jamais l’avoir critiqué ouvertement, gardant une réserve prudente mais un rien narquoise lorsqu’il était évoqué par Orchata. Dominique Adjar la regarda avec affection, couvrant d’une main le téléphone :
- Je présume qu’on fait tous comme si de rien n’était, bien sûr ?

Orchata ne savait pas trop par quel bout prendre le problème alors elle commença par une bonne douche. Elle se lava ses longs cheveux avec soin, les démêlant, les coiffant longuement, ce qui était pour elle un moment privilégié de réflexion et de silence méditatif, toujours. En sortant de la salle de bains, elle choisi un ensemble jean/polo très masculin dont elle savait l’effet répulsif sur Laurent. Elle ne voulait pas lui donner l’envie, ou d’envie, durant son séjour, qui devait être le plus bref possible.
Elle réussit à téléphoner à Patrick, le cœur battant, les dernières quelques minutes où elle fut seule :
- Ecoute, c’est moi, je ne peux pas te voir aujourd’hui, ni demain. Oui, je sais, on avait parlé d’aller voir tes parents mais j’annule, je t’expliquerai plus tard. Ne t’énerve pas, j’ai une excellente raison.
Elle ne savait pas si elle devait lui avouer la vérité ou pas. Elle perdrait sûrement les deux garçons à jouer la franchise. Alors que l’angoisse nouait un peu plus son estomac, elle décida de lui dire, pour faire taire ses protestations qui devenaient de plus en plus énergiques :
- Patrick, écoute, je ne te l’ai jamais dit mais…j’avais un petit copain en France et il ne le sait pas mais j’ai rompu avec lui…Sans lui dire, oui…Et il est là, à l’aéroport, il arrive, il est sur le chemin, dans un taxi…Je te demande juste un peu de compréhension, je ne peux pas lui claquer la porte au nez.

Patrick se tut, stupéfait, pendant quelques secondes puis retrouva sa superbe :
- Dis lui que tu es prise, que tu n’aimes pas les surprises et qu’il n’a qu’à faire demi-tour.
- Tu n’as jamais traversé l’Atlantique, toi, tu ne te représentes pas la distance, en plus les billets coûtent très cher et c’est la première fois qu’il prend l’avion…pour venir me voir. Même si je ne l’aime plus, je ne peux pas lui faire ça.
- Vous allez dormir ensemble ?
- Non, bien sûr, non, enfin, qu’est ce que tu crois ?
- Il va dormir où, alors ?
- Dans la chambre d’amis, écoute, les Adjar sont tout autant surpris que moi de son arrivée, je te promets que personne n’était au courant, j’improvise complètement, là. Je dois te laisser, il ne va pas tarder.
- Voyons nous demain midi, comme prévu.
- Mais Patrick, je ne peux pas, il sera là !
- Je ne veux pas le savoir. Sois-là demain midi ou renonce à me voir.
- Tu ne peux pas me demander ça, qu’est-ce que je vais faire de lui ?
- Emmène le. Je veux voir sa tête. Au moins je saurai à quoi ressemble le type qui vient essayer de me voler ma copine.
- Mais il ne vient rien voler du tout, écoute, je ne viendrai pas avec lui.
- Tu n’as pas le choix. Soit tu viens demain, avec lui, soit tu ne me revois plus. Jamais.

Il raccrocha.

Laurent sortit du taxi et monta les quelques marches enneigées menant à la grande maison privée. Il sonna et Dominique Adjar fut la première à l’accueillir. Orchata entendait, du salon, la voix de celui qu’elle avait quitté, dans un autre monde, dans une autre vie, quelques mois plus tôt.
La gêne qu’elle sentait en elle n’était pas tant liée aux mensonges qu’elle allait devoir proférer ces prochains jours mais bien à son comportement dans cette histoire qui ne lui causait pas autant de remords que ça, me confia t’elle longtemps après, avec un petit sourire coquin. « Je me disais que j’avais bien manigancé mon coup et que c’était la meilleure façon de prendre un peu d’air avec Patrick qui devenait très envahissant, tout en revoyant Laurent dont je n’avais pas de nouvelles. Pour tout te dire, je me disais que si je faisais l’amour avec lui, au moins, je serais complètement sûre que j’avais fait le bon choix en m’amusant un peu, prenant des réserves de bons souvenirs, faisant le plein d’émotions auxquelles je pourrais penser et m’attacher lorsque je regarderais le plafond pendant les quelques minutes minables des étreintes avec Laurent qui m’attendaient les dix années suivantes. »…Je restai sur le cul : « Mais tu comptais revenir en France avec Laurent ??? »…Elle réfléchit un instant puis souffla « Oh, je ne savais pas. Je voulais le beurre et l’argent du beurre, en vrai. Ils avaient des qualités tous les deux, Laurent me fichait une paix royale et, à l’opposé, Patrick décidait de tout. C’était super compliqué. »

Elle sut néanmoins, au fond d’elle, en le voyant s’approcher, qu’elle ne pourrait pas se laisser toucher durant le séjour, le trouvant un peu gauche et même laid, presque repoussant, dégoulinant de son amour béat, de celui qui aide à traverser l’Atlantique sans jamais avoir voyagé, sans parler un mot de la langue, un pathétique bouquet de fleurs acheté quinze heures plus tôt dans une boutique près de l’aéroport de Toulouse Blagnac, et la valise immonde que sa mère lui avait sorti du grenier, la veille du départ, allant sûrement jusqu’à lui repasser ses chemises, ses caleçons et lui plier un pull acheté chez Lacoste, un beau bleu col en V, pour qu’il soit élégant dans l’idée qu’elle se faisait du grand monde.

Elle lui sourit, un peu froidement, les yeux mi-fermés, le corps rigide, dans une posture qu’elle adopta les six jours suivants. Elle avait trouvé en un instant le ton juste et elle ne comptait pas lâcher un pouce de terrain. (Je lui avais demandé si c’était là sa façon à elle de lui faire payer son incartade de l’été précédent et elle me regarda, ahurie, comme si mon idée tombait directement du ciel pour se jeter dans un gros trou de ridicule : « Mais jamais de la vie ? Pourquoi veux-tu que je lui fasse payer ça, c’est vraiment très bas ! Je ne vois pas le rapport, non, j’étais comme ça aussi par respect pour Patrick et pour créer le moins de vagues possibles. Nous ne logions pas chez moi mais chez les Adjar qui étaient témoins de toute la scène, je ne voulais pas d’histoire, je ne voulais pas de larmes ou de crise. Ce qui s’était passé était le passé, mon histoire avec Patrick n’a rien à voir avec la tromperie de Laurent, enfin ! ». Elle me lanca un regard un peu méprisant, j’en jurerais.)

- Laurent ! Quelle surprise ! Tu es fou !
- Je voulais te faire plaisir pour Noël mais il n’y avait plus de place alors j’ai pris un peu d’avance…et me voilà…Dis donc, c’est loin, ici, quand même ! A Paris, j’ai bien cru manquer l’avion, ils prononçaient mon nom à l’anglaise ! Je me suis trouvé du parfum moins cher, une affaire, et j’ai même trouvé un polo de rugby à ta taille. J’ai rapporté ton lecteur CD et tes disques de la Mano. Ta mère et ta sœur ont mis de côté quelques pots de confit pour les Adjar et ton père t’envoie ce chèque…
- Merci. Tu restes longtemps ?
- Je ne veux pas te gêner dans les études…je sais que ça compte pour toi…Je suis là pour six jours…
- Six jours ?
- On va voir la Statue de la Liberté ? Je dois prendre des photos pour mon père, il m’a demandé de faire des clichés, on va les agrandir pour les encadrer et les mettre à la boucherie, après, il m’a demandé d’aller voir aussi un cousin basque qui a un restaurant dans la quatrième avenue et aussi d’aller…
- On verra, on verra…
- On fait quoi, ce soir ?
- Mais tu viens d’arriver !
- Je veux sortir, allez, emmène moi au centre !

La première nuit, elle prétexta une migraine et se colla, en boule, au fond du lit. Il ne tenta rien, même au réveil. Elle maugréa, se retourna mille fois et pensa au repas qui approchait, la perspective de la rencontre entre les deux garçons l’angoissait et elle ne comprenait pas l’insistance de Patrick à évaluer de visu son adversaire qui n’en était plus un, depuis longtemps.

Le restaurant Grec était presque vide et Patrick les attendait seul, à une table.


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