L'année des médusés (8 : le repas)

Date 24/7/2007 6:30:00 | Sujet : Saga de l'été

previously : Orchata trompe sans vergogne depuis quelques semaines Laurent, son petit ami Français resté sur place, avec Patrick, son boyfriend américain...quand Laurent débarque à New York sans prévenir ! Patrick pose un ultimatum à Orchata, il exige de rencontrer Laurent, sinon...


Le restaurant Grec était presque vide et Patrick les attendait seul, à une table. Il se leva, tout sourire, et broya la main de Laurent, tout en lui empoignant le coude, à l'américaine. Il se tourna alors vers Orchata et lui fit une bise unique sur la joue, une bise presque mafieuse, la tête bien droite, les joues parallèles, aucun contact. Ses mots étaient simples et enjoués mais ses yeux sombres criaient milles contradictions et milles colères qu’elle connaissait bien. Il avait l’intention d’en découdre, ce con. Il parlait un anglais rapide, qu'Orchata devait traduire pour Laurent, sous le regard amusé de Patrick.

Radieux, il sourit de toutes ses dents et, en faisant cliqueter les glaçons contre son verre de vin rouge, fixa lentement Laurent, qui ne se doutait de rien :
- Laurent, je suis enchanté de vous rencontrer !
- Qu’est ce qu’il a dit ?
- Mais fais un effort, au moins, tu ne te rappelles aucune leçon d’anglais de tes quatre ans au collège ?
- J’avais deux de moyenne !

Patrick reprit, en accélérant le débit, accentuant un peu plus encore son accent New-yorkais pour noyer le Français qui aurait pu comprendre, parfois, rarement, un mot ou deux si on lui en avait laissé la chance.
- Orchata m’a beaucoup parlé de vous ! Il paraît que c’est la première fois que vous prenez l’avion !
- Il a dit quoi ?
- Il dit que c’est la première fois que tu prends l’avion et que je lui ai beaucoup parlé de toi.
- Je ne vous imaginais pas aussi grand. Vous avez l’air un peu bêta avec vos cheveux frisés. Si je ne savais pas ce que vous avez du faire à ma copine pendant des mois, avant moi, je jurerai que vous êtes puceau !
Orchata fit un maigre sourire, la bouche pincée :
- Patrick, s’il te plaît…
- Quoi ?
- Qu’est ce qu’il dit ?
- Que tu vas apprécier la ville, durant ton séjour…
- "Séjour, séjour, voyage, vacances, découverte, congé payé"… (Ânonna Patrick en français)
- Oh, mais il connaît plein de mots français !
- Oui, il en apprend des colonnes entières.
- Tu l’as rencontré à la Fac, alors, c’est lui ton "teacher" ?
- Voilà.
- Et je la baise, aussi.
- Patrick !
- Qu’est ce qu’il a dit ?
- Que le service était lent…

Orchata passa l’heure la plus désagréable de sa vie. Lorsque Laurent s’absenta vers l’arrière salle un instant, elle se pencha vers Patrick, qui, visiblement, passait un moment délicieux. Elle le menaça de l’index :
- Je te préviens, encore une remarque et tu ne me revois plus jamais.
- Ne menace jamais quelqu’un lorsque tu te sens incapable d’aller jusqu’au bout de ton geste…C’est beaucoup trop fort pour toi, je le sais…On est bien tous les deux…Ce garçon est totalement transparent. J’ai beaucoup de mal à croire que ce soit ton ex. D’une part, il t’aime toujours et ça se voit et, d’autre part, tu es bien trop gênée lorsque je l’attaque pour ne plus avoir de liens avec lui. Vous êtes un couple.
- On était un couple, oui, et alors, je t’ai dis que c’était fini.
- Ca ne l’était pas tout à fait vrai avant aujourd’hui mais dans ton intérêt à toi, moi, je te le dis, que cela cesse tout de suite ou tu ne me reverras pas. Et moi, quand je dis quelque chose, je le mets à exécution.

Elle savait qu’il ne mentait pas.
Laurent revint des toilettes. La fin du repas fut plus calme. Ils se quittèrent sur une vague promesse d’un verre à prendre ensembles, avant le départ de Laurent et Orchata se retrouva seule avec lui, sur le trottoir.
- Allez, s’il te plaît, allons voir la Statue de la liberté.
- Si tu veux.


La deuxième lettre d’Orchata m’arriva sûrement à cette période, postée quelques jours à peine avant l’arrivée de Laurent car elle n'évoquait rien de particulier mais elle me fit de nouveau beaucoup rire tant elle avait le don de nous plonger à nouveau, elle et moi, dans nos aventures passées...

J’avais trouvé dans les annonces du Petit 64 une 103 SP Vogue, mobylette qui avait un jour connue la gloire en portant de plus féminines fesses que les miennes et qui avait englouti tout mon budget durement gagné au centre aéré, l’été précédent. J’avais mal calculé mon coup dans mes estimations de dépense pour la remettre au niveau visuel digne de mon statut d’étudiant en lettres et, voulant repeindre l’engin, je me retrouvais, une fois la tâche accomplie, avec suffisamment de bombes de peintures pour rafraîchir un train corail mais plus un seul centime en banque pour me payer un casque. Je dus partir à Emmaüs fouiller dans les rayons dans l’espoir d’en trouver un pas trop moche et, en désespoir de cause, abattu presque, je finis par acheter le seul qui restait à vendre, planqué derrière des caisses de livres jaunis qui n’intéresserait plus que les feux de cheminées. Mon casque, dont la mentonnière ne resserrerait plus grand-chose, était bien rayé, bien abîmé. Bleu outremer, orné de stickers panini des années 70 (Dominique Rocheteau était reconnaissable entre mille, quelle tignasse épaisse), il s’arrêtait à mi-nuque pour ne pas descendre plus bas, la largeur de mon crâne ayant toujours empêché l’achat de couvres chefs, quelque soit la forme ou la marque, durant mon adolescence et je savais bien que, une fois de plus, j’allais devoir me contenter de ce que je trouvais.

J’avais l’air totalement ridicule mais ce n’était rien comparé à l’odeur atroce de cheveux moisis et sales qui empuantissait les trois mètres autour de moi lorsque je partis payer à la caisse. J’eus vaguement l’impression, pendant un instant, de voir grouiller quelque chose de rampant, sur la mousse, mais je chassais cette pensée issue de mon imagination débordante, ne voulant surtout pas passer pour un snobinard en débinant les classes populaires laborieuses ayant porté ce casque chaque matin, des années durant, pour partir à l'usine de gavages de canards. Issu d’une incertaine noblesse d’Empire, je sais pourtant à quel point il est facile (voire inné, dans mon milieu) de baver sur les prolos en enviant les nobles.



J’avais néanmoins raison, ma tête me gratta dès le premier kilomètre et j’eu des poux, au coucher, que je vis sauter sur l’oreiller. Plus tard, lorsqu’une démangeaison nocturne m’éveilla en nage, hystérique et à vif, arrachant de mes ongles les cheveux sur le haut du crâne, zone qui était devenu le nouveau terrain de jeu de ces sales bestioles, je su que la lutte des classes se jouerait désormais sur ma tête.

Je finis par déclarer forfait, au petit matin, en filant à la pharmacie. La préparatrice me tendit, de loin, mon sachet, en me recommandant de laver mes vêtements et mes draps. Elle omit de me conseiller également sur le casque, ce que vous pensez peut-être inutile, mais qui m’aurait pourtant bien éclairé... La tête haute, désormais propre, les mains pleines, je remis avec innocence mon casque deux heures plus tard pour partir à la Fac. Et fut tout penaud de constater que les bestioles m’aimaient décidemment beaucoup.

Un soir, on sonne à ma porte.



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