Les médusés (10 La Sylvie)

Date 26/7/2007 6:00:00 | Sujet : Saga de l'été

Previously : Orchata et moi nous amusons des vieux.

Nous avions plusieurs variantes mais j’avais plus de tendresse pour celle que je nommais « L’oreille indiscrète ».

Orchata et moi devisions dans les rayons d’Auchan, parlant bien fort, attendant qu’une oreille curieuse essaye d’écouter la conversation. Vu la teneur de nos propos, ça mordait souvent vite et bien. Lorsque nous voulions nous amuser rapidement, il n’y avait qu’à se jeter sur un paquet de café moulu, à la droite d’une consommatrice qui choisissait lentement le sien et à entamer la conversation comme un petit couple amoureux :
- Alors, tu as fait quoi depuis ta sortie de prison ?
(On sentait à la posture de la bonne femme qu’elle ralentissait désormais tout son corps, tout son être, pour choisir avec la plus grande attention son café, désormais)
Orchata minaudait :
- Tu sais, après un meurtre, tu n’es plus toi-même…
- Je sais, je sais. Bon, moi, je n’ai fait que trois ans, mais tout de même, je peux comprendre.

De façon imperceptible, on sentait bien que la bonne femme commençait déjà à regretter sa curiosité, l’excitation de jouer les commères devenant peu à peu de la peur, comment pouvait-on faire ça à de honnêtes citoyens pendant leurs courses, côtoyer deux jeunes dangereux repris de justice, en plein rayon, au mépris de tout, ou allait-on ?
Orchata reprenait, un peu plus fort :
- Tu sais, je crois que j’ai surtout aimé poignarder ma mère. Elle était caissière, tu te souviens ?
- Oui ? C’est vrai, à Suma !
- Chaque fois que je viens faire les courses, ça me reprend, j’ai envie de tuer.

La bonne femme déguerpissait vite. Nous fîmes les malins un temps, écumant les allées du Leclerc où nous devînmes des parias, après une plainte auprès de la sécurité. Nous fumes encadrés par deux types qui nous amenèrent au PC sécurité et tentèrent, maladroitement, de nous faire cracher le morceau sur notre passé criminel. Dommage pour eux, j’avais vu un « Envoyé Spécial » sur les abus des vigiles de supermarché et je connaissais leur absence totale de pouvoir. Je me délectais de la scène, les voyant nous menacer d’appeler la police, au nom d’un casier judiciaire chargé qui nous aurait interdit d’aller faire les courses dans les rayons, en effrayant la clientèle…Hilarant, au début, la scène devenait de plus en plus tendue alors que je sentais le pouvoir changer de main et leur agacement se transformer en violence contenue. Je finis par gueuler qu’ils appellent les flics et qu’on n’en parle plus, où je menaçais de tout péter dans le bureau. Je suis un bon comédien, dans les scènes de drame, je crois, et ils nous relâchèrent en fin de soirée. La plaisanterie étant devenue un peu longue et plus spécialement drôle, nous décidâmes d’éviter nos petites scènes d’impro. Au Leclerc, tout du moins…

Sylvie adorait nous accompagner et faire semblant de détester nos petits jeux sadiques. Elle suppliait « Arrêtez, oh, arrêtez, mais vous me faîtes honte » pendant que sa main comprimait sa vessie qui allait exploser tellement elle riait aux larmes de nos bêtises. Parfois, elle courrait se cacher au fond du rayon et, rouge de honte ou de bonheur mêlés, selon le moment, elle nous faisait de grands signe de la main « Oh là là, tout de même, tout de même, comme vous y allez, comme vous y allez, plus jamais je ne viendrais faire les courses avec vous deux, vous m’entendez ? ».
Mais elle revenait, bien sûr.
A chaque fois.







Je cours vers une cabine téléphonique (époque incroyablement lointaine, et pourtant si proche, où personne de mon entourage ne possédait un téléphone portable, et n’en aurait jamais un, pour nous qui regardions des films de SF, le paroxysme du modernisme était à mes yeux, en 1992, d’avoir un ordinateur surpuissant associé à un traitement de texte pour aller pirater le réseau du FBI ou dieu sait qui) et fouilles fébrilement mes poches pour y trouver une pièce de 1 franc.


La Police décroche de suite :
- Commissariat de Pau, j’écoute !
- Bonjour, j’appelle pour signaler que je viens de retrouver ma mobylette volée…
- Et ?
- C’est pour vous le dire !
- Que voulez-vous que ça me fasse ?
- Ben, comme j’ai porté plainte y’a trois semaines, c’est pour pas que je me fasse arrêter par vous, qui allez croire que je suis le voleur alors que je suis celui qui a porté plainte ! C’est ma mobylette !
- Je suis content pour vous, monsieur.
- Mais vous ne faîtes rien ? Je vous le signale, je suis honnête, ce n’est pas une arnaque à l’assurance ou dieu-sait-quoi, je tiens à le faire remarquer pour éviter les ennuis…
- Ecoutez, vous avez retrouvé votre engin, c’est l’essentiel, n’est-ce pas ?
- Mais il faut annuler la plainte !
Bruit de langue agaçé du flic au téléphone :
- On va le faire, on va le faire…
- Je vous donne mon nom ?
- Pourquoi faire ?
- Ben la belle histoire ! Pour que vous annuliez la plainte ! Comment voulez-vous l’annuler si je vous donne pas mon nom, enfin, ah bravo la police…
De plus en plus énervé, j’entends le flic me demander :
- Elle est où votre mobylette ?
- Euh…Rue Marca…

Et pris d’un instinct subi, une peur du pandore ou une angoisse de la connerie de trop proférée (mon plus grand problème dans la vie), je raccroche subitement, une boule d’angoisse dans l’estomac, me demandant si je n’aurai pas mieux fait de fermer ma gueule, moi. Je commence à revenir vers Orchata, lentement au début, puis plus vite et je finis au pas de course, la trouvant entourée d’une petite bande de vieux, fort occupée à lui tenir la jambe, un pépé racontant à un autre pépé, captivé, les derniers rebondissements de l’affaire :
- Cette jeune femme est mariée à un monsieur qui est parti prévenir la police car ils ont apparemment mis la main sur un trafic de scooter volé et la jeune femme a manqué de se faire agresser en restant ici…

Orchata me voit arriver en courant :
- Alors ? Alors ? Ils arrivent ?
- Oui, c’est bien là le problème ! (sourire gêné à tout le monde) On vous laisse, on file ! (je me penche sur la meule, la remet droite sur ses béquilles, prie mentalement pour qu’il reste un doigt d’essence, mouline quelque secondes pour faire démarrer le moteur et l’entend partir. Joie !) Allez, monte derrière ! Monte, je te dis !
Orchata saute sur le porte bagage, la roue arrière de ma meule accuse le coup et, difficilement, le guidon ayant sacrément pris du jeu depuis le vol, je mets les gaz direction l’appart, du plus vite que je peux, en criant au vieux que la Police arrive…Personne ne comprend rien à rien mais tout le monde reste médusé, sur le trottoir. Orchata me pince les côte, narquoise :
- Pourquoi on est parti comme des voleurs ? Je commençais à bien m’amuser, moi…
- Je t’expliquerai, je t’expliquerai…

La meule fut repeinte en rouge, on n’est jamais assez prudent lorsqu’on est en cavale.


Sylvie, dont je parlais tantôt et qui nous suivait souvent, quand nous ne profitions pas de sa vieille Datsun pour nos promenades hors de la ville,


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