Les médusés (11 L'inondation)

Date 27/7/2007 6:00:00 | Sujet : Saga de l'été

Sylvie, dont je parlais tantôt et qui nous suivait souvent, quand nous ne profitions pas de sa vieille Datsun pour nos promenades hors de la ville, avait tout de la basque des campagnes, montée à la ville se cultiver un an ou deux, avant de redescendre au pays. On va penser que je suis méchant, que j’en veux aux Basques, qu’il est facile de se moquer et encore plus de caricaturer tout un peuple en partant d’une simple fille mais non, je le répète comme je l’ai souvent constaté, Sylvie avait tout de la Basque qui monte à la ville

J’adorais son look, qui lui permettait d’être autant à l’aise dans un concert de Sutagar ou d’EH Sukara, les deux groupes à la mode en ce temps là, que sur les bancs de la fac, hiver comme été, quel que soit le temps. Un jean neige, toujours le même, en début de semaine, un jean noir délavé, très slim, dès le mercredi matin. Énorme pull en laine noire, tricoté par sa mère pour elle ou ses frères aînés, des montagnes de rugbymen, pulls lentement tricotés l’hiver en une seule taille : XXL. Sylvie nageait dedans aux épaules, car ils bâillaient sacrément, elle se noyait carrément à la taille, que nous n’apercevions jamais, ni ses fesses d’ailleurs, et le pull arrêtait sa course informe à mi-cuisse, presque au genou, selon les modèles ou l’âge de la laine. Elle remontait sans cesse les manches dans un combat incessant qui jamais ne la lassait, puisque celles-ci redescendaient invariablement dans la minute qui suivait, couvrant à chaque poignet une dizaine de bracelets noirs, en plastique souple, deux ou trois bracelets d’argent et quelques croix basques accrochées à un collier en or qu’elle avait nouée deux fois autour de sa montre, qui ne donnait plus l’heure mais qu’elle aimait beaucoup, une swatch antique qui faisait un peu bijou, à la fin des années 80, au bracelet éponge anciennement fluo, lui aussi passablement détendu.

Une bague à chaque doigt, parfois deux, représentant la Mort (ou son crâne), la croix basque (encore), des aigles (celles-ci étaient énorme, en relief et je me demandais toujours comment elle faisait pour ne pas prendre peur, en les portant. Il me semblait que si j’avais eu les mêmes, j’aurais pu, sans le vouloir et à mon grand désespoir, énucléer toute la ville en sortant de l’autocar, ou arracher des joues en me tournant un peu vivement, dans l’amphi. Pas elle, non, elle semblait heureuse et parfaitement maître de ses mouvements, si satisfaite de ses bijoux qu’elle s’arrêtait longuement aux stands de la place Clemenceau, chaque mercredi midi, pour trouver de nouveaux modèles. Les vendeurs, les mêmes depuis la nuit des temps, restaient debout dans le froid, le chaud, les courants d’air, éclairés par les lampadaires de la ville en été ou suants à grosses gouttes sous le soleil fort de Pau, durant le mois des examens, les vendeurs admirables créaient ici, avec leur stand de joaillerie à bas prix, dans ce lieu de passage entre deux croisements, devant les Galeries Lafayette, une attraction gratuite et fort prisée de tous, que Sylvie ne voulait manquer pour rien au monde. Elle trouvait souvent son bonheur, au prix de longues minutes de recherche, que nous passions assis sur les marches de la Banque Inchauspe, ne nous lassant pas d’entendre sa voix rocailleuse interpellant par leurs prénoms les vendeurs, une Marlboro dans la main gauche, la droite soulevant chaque bague pour l’inspecter longuement, avant de la poser sur sa manche noire, jugeant de l’effet. Je n’ai pas parlé de ses ongles, qui étaient peints en noir également, ni de sa coiffure, noir corbeau, je crois qu’il eut été plus simple de résumer ainsi : Sylvie aimait les Cure et copiait un peu Robert Smith.)

Nous ne cessions pas de lui faire des blagues, toujours à ses dépens, qu’elle prenait invariablement avec le sourire, parfois en maugréant contre nous, elle nous appelait des garnements, ça nous faisait rire car nous avions le même âge ou presque. Je me souviens d’une fois, où me sentant perdre aux cartes, j’avais soutenu à Sylvie que le Rami se jouait ainsi et pas autrement, inventant une règle qui n’avait lieu d’exister que le dimanche. Sylvie haussa les sourcils, se tourna vers Orchata (qui avait l’air sérieux) pour la confirmation, celle-ci hocha la tête, rejointe par Quitterie qui confirma mes propos. Sylvie, pensant avoir gagné la manche, soupira, bonne perdante, et remballa sa suite en s’allumant une cigarette. Je comptais les points alors et je me mis à ajouter une seconde règle impliquant le nombre de joueurs à table, règle lui faisant perdre un peu plus de points, ce qu’elle prit également avec philosophie. Il lui fallut des mois de jeu et de nombreuses parties pour réaliser que nous étions les seuls à appliquer ces règles, et encore, uniquement lorsqu’elle était là, chose qui la fit hurler de rire lorsqu’elle le réalisa et dont elle ne manquait pas de nous rappeler l’injustice, régulièrement, un sourire gourmand au coin des lèvres, comme si elle n’en avait jamais été la victime exclusive.
Elle était impayable.

De même, nous lui fîmes faire les pires bêtises, uniquement pour vérifier qu’elle allait nous suivre, et jusqu’au bout. Apprenant que le parking du Leclerc avait été inondé complètement, et ce dans une telle proportion que même France Trois Pyrénées s’était fendu d’un reportage, faisant la part belle à un témoignage d’un curé qui avait connu la mousson en Inde, et comparait sa course folle pour s’échapper de l’eau boueuse jusqu’au torse, entre les voitures du parking submergé, vers la sortie, à une journée ordinaire en Asie, lors d’un des pires typhons jamais connu sur place. L’extrait, si goûteux pour les journalistes qui n’attendent rien d’autre souvent que la petite phrase propre à marquer les esprits, avait été repris dans le journal régional, puis national, sur France 3 toujours, accordant presque à ce parking une aura mythique pour qui n’avait jamais trop vu du pays, et quoi, il suffisait de faire ses courses et d’attendre la pluie pour espérer voyager sacrément et ressentir quelques sensations fortes, ce qui était rarement le cas à Pau. Nous n’avions pas encore été bannis du lieu mais nous faisions notre maximum pourtant, et, grâce à Sylvie ce soir-là, nous eûmes notre petit bonheur de la semaine. Orchata se pencha vers moi, au rayon surgelé et me glissa, avec un petit sourire :
- On parie que je la fais marcher, ce soir, comme jamais elle a marché ? On parie tous les deux ?
- On parie quoi ?
- Un repas au Fandango. On lui monte chacun un bateau et celui des deux qui réussit le plus gros se fait inviter par l’autre…Je commence aujourd’hui, je te laisse une semaine pour qu’elle oublie et jeudi prochain tu fais le tien.
- Rock and roll, baby, j’achète !
- Tope là c’est parti.



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