La quadrature du cadre

Date 3/9/2007 6:00:00 | Sujet : Vie Quotidienne

Retrouvez cette chronique dans Infirmière Magazine du mois de Septembre 2007. Dessin original de Deligne.



- Et alors, elle est comment, la surveillante ?
- Ça va, ça va, on la voit jamais.
- Elle est pas chiante ?
- Bah, tu penses, du moment que tu lui remplis son trou du planning à la dernière minute, après, tu ne la vois plus pendant des semaines.
- Elle vient jamais voir ce que tu fais ? Même pas aux trans’ ?
- Aux trans’ ? Tu plaisantes ! Ça tombe en plein sur le repas avec l’infirmière générale au réfectoire, tu penses bien qu’elle ne raterait ça pour rien au monde.

Souvenirs de surveillantes.

Je me souviens de celle qui arrivait toujours avec des croissants, au petit matin, nous les laissait sur la table pour le petit déjeuner et engueulait l’interne quand il se servait avant nous… avant de presque tous les manger à elle toute seule, à la pause.

Je me souviens de celle qui ne répondait jamais, quand on la saluait, dans le couloir, le regard mauvais, la bouche tordue, elle ne voyait que ma barbe de trois jours ou les cheveux de Sonia qui étaient « beaucoup trop longs pour une infirmière. En tout cas, une infirmière qui aimerait son métier, mademoiselle ».

Je me souviens de celle qui arrivait avec nous, au petit matin, filait un coup de main aux toilettes quand elle en avait le temps (elle le trouvait souvent), aidait les stagiaires, les internes, les débutantes, cuisinait des quiches qu’elle pré-découpait et qu’elle laissait traîner sur la table de l’office, avec des petites serviettes en papier bleu ciel et un mot doux griffonné à côté « Mangez tant qu’il y en a ! ». Elle y a laissé son couple. Je l’ai appris par hasard, qu’elle était en plein divorce. Ça ne se voyait pas et ça m’avait fait un peu mal au cœur.

Je me souviens de celle qui était si désespérée en me voyant partir, après une nuit houleuse d’intérim aux soins intensifs : « Vous pouvez pas venir ce soir, s’il vous plaît ? Je n’ai personne, je vous en supplie, faites un geste, je n’ai personne, je sais pas comment on va faire, si vous voulez vous dormirez demain matin à la maison, je vous paye même le repas de ce soir, et s’il le faut, un peu d’essence, allez, s’il vous plaît, je sais que je peux compter sur vous ». Et j’avais dis oui, bien sûr.

Je me souviens de celle qui pouvait pas me piffer, dès le premier jour, mais qui m’avait embauché bien forcée parce que le directeur m’avait trouvé sympa. Un matin, elle me demande de délaisser les vieux pour faire le sapin de Noël. Je suis un peu étonné mais j’accepte, pendant que l’élève part distribuer les cachets. Je passe une bonne heure à mettre les guirlandes, montant sur l’escabeau, arrangeant la vieille crèche dépareillée, l’étoile tout en haut, voilà, pas mal ! Les quelques vieux qui ne sont pas attachés aux fauteuils sourient, j’entends même taper dans les mains derrière moi. Je repars dans le couloir pour la tournée des pansements et, dix minutes après, entre deux chambres, en regardant dans l’entrée, je surprends la surveillante qui jette tout par terre en criant à la ronde :
- Mais qu’il est nul ! Qu’il est nul ! Même les sapins, on peut pas lui demander de les faire !

Je me souviens de celle qui m’avait pris à part dans son bureau, après une MSP qui avait plutôt moyennement tourné, j’avais les larmes aux yeux, j’étais épuisé. Elle m’avait tendu un kleenex et m’avait souri :
- Je vous trouve super. Mais même en travaillant la technique, vous n’aurez jamais le niveau de votre relationnel.
J’avais mis une bonne minute à réaliser que c’était un super compliment, lucide et généreux.

Je me souviens de celui qui faisait fantasmer toute l’équipe. Un beau brun, début de quarantaine, très bien bâti, les yeux bleus, une voix calme, posée, une diction parfaite, toujours la petite fossette en coin pour souligner avec humour une amélioration possible ou poser sa main sur une épaule qui s’affaissait de fatigue. On craquait toutes... Et tous. Jusqu’à ce matin de mai, en le voyant débarquer dans le vestiaire, espadrilles mauves et chaussettes vertes, rayées de noir. George Clooney avait fui, remplacé par son cousin de Dunkerque, un soir de carnaval. Seule Myriam avait balayé nos grimaces d’un sourire coquin : « Purée, vous manquez de sens pratique, les chaussettes, ça s’enlève ! Et les espadrilles, ça disparaît dans la poubelle, ni vu, ni connu, en le regardant étonnée le lendemain matin : mais non chouchou, je t’assure, j’ai pas vu traîner tes chaussures, j’ai pas la moindre idée de là où elles sont ! »



Je me souviens de celle qui imposait les mercredis aux mères de famille et donnait les week-ends de repos aux célibataires, pour qu’ils aillent faire la fête. On ne faisait pas bien attention, au début. Et puis on avait compris. Depuis le décès de son fils, elle n’aimait plus personne. Et surtout pas les mères des autres.

Je me souviens de celle qui notait les garçons à la tête du client, sans jamais les avoir vu travailler ou sans jamais écouter les protestations des infirmières de l’équipe. Elle souriait toujours en voyant passer les élèves infirmiers dont elle oubliait rarement le prénom, des mois après, quand elle les croisait au réfectoire. Je fus ravi de mon 19 (un peu cher payé) et Fabienne manqua de m’enfoncer sa feuille de note dans la gorge quand je lui dis que « 14 » n’était pas une mauvaise note. Pour une fille.
Si on peut plus plaisanter…

Je me souviens de celle qui me dit un jour :
« Ron, vous allez être malheureux, dans ce métier, vous savez… Vous manquez de rigueur, de détermination. Ici, c’est le quotidien, le régulier, le sempiternel, le routinier… Il faut que vous l’admettiez ! Vous auriez dû faire du spectacle, de la scène, plutôt. ». Je crois qu’elle avait un peu raison, la chamelle.

Je me souviens de celle qui, lors de l’oral pour entrer à l’école, au moment où j’ouvrais la bouche, m’avait tutoyé devant tous les autres membres du jury et m’avait balancé :
- C’n’est pas parce que je connais bien ta mère que ça va être plus facile pour toi, hein, ne t’imagine pas !
Non, effectivement, ma biche. Sur mes quatre concours, c’était bien la seule école que je n’avais pas eu, et de loin !

Je me souviens de la surveillante des urgences qui m’avait calmé d’un mot, ou presque, au petit matin, en me poussant dans le camion du SMUR :
- Et surtout : profitez ! Personne n’attend rien de vous, personne n’a besoin de vous, vous êtes un élève, alors ouvrez les yeux, les oreilles, les poches à plaisir dedans la tête et n’intervenez que si vous le souhaitez… Ok ?
J’avais passé le plus beau mois de toute ma vie professionnelle... et je n’avais jamais pris autant de responsabilités, le cœur léger.

Je me souviens de celui qui cherchait à me prendre en faute il n’y a pas si longtemps et qui rougissait quand je lui faisais remarquer. Nous avions deux ans d’écart et il était jaloux de moi, jaloux comme un gamin parce que je parlais des heures à sa copine la psychologue… Maintenant je peux lui dire : « ouais, mon gars, je serais bien sorti avec ta nana, tu te faisais pas de film, elle était sublime et tu la méritais pas ! ».

Je me souviens de ma collègue qui me disait toujours :
- Quand je pense que j’ai fait l’école des cadres pour revenir préparer des piluliers et poser des bas de contention, quelle déchéance, non mais tu te rends compte ?
Je ne me rendais pas compte, non.


Pourquoi je vous raconte ça ? Parce que je suis en train de me renseigner, à droite, à gauche, sur le Web, dans les revues… et que je pense sérieusement à passer le concours d’entrée de l’école des cadres. Après des années à les critiquer sur comment MOI je ferais si j’avais les clefs, j’ai décidé de me lancer.

J’ai mon DE depuis 1998 et, moi aussi, désormais, j’ai envie de savoir ce que ça fait de ne trouver personne pour faire un dimanche, de sourire gentiment en voyant trembler une élève qui fait tomber une compresse pendant son évaluation ou de me demander quand est-ce que je vais oser avouer à l’équipe que moi aussi, quand j’ai démarré, j’appelais le service affolé à trois heures du matin parce que j’avais oublié de donner le Dafralgon de 21h au monsieur de la 412. Qui dormait du sommeil du juste, lui.

Je serai de la plus mauvaise foi, bien sûr, quand vous me ferez remarquer mes erreurs, dans quelques années. Et je vous collerai cinq soirs d’affilée. Pour vous apprendre la vie. Non mais.



® RW 2007




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