Les Médusés (12 L'escorte)

Date 31/7/2007 6:00:00 | Sujet : Saga de l'été

Previously : Orchata et moi adorons faire tourner en bourrique Sylvie.


Après avoir fait les courses, Orchata prétexta une crise d’angoisse incroyable et ne voulut plus descendre au parking, le fameux parking inondé qui avait fait les gros titres de toute la presse locale. Sylvie la regarde, interloquée, et lui demande ce qui se passe.
Orchata était tout de même une fameuse comédienne puisque je lui vois monter les larmes aux yeux, d’un coup d’un seul, et la main sur la poitrine, hoquetant, je l’entends débiter son texte, sans hésiter un seul instant sur les mots :
- Je peux pas descendre là, je peux pas descendre là, je me sentirais enfermée, j’ai des crises d’angoisse depuis toute petite sur les parkings fermés…
- Mais on est déjà venu plein de fois ici !
- Jamais dans le parking du sous-sol, oh pourquoi fallait-il que tu choisisses le parking ce soir ??
- Mais il pleut comme vache qui pisse, dehors, tu ne crois pas que j’allais me garer à pétaouche pour le plaisir de me tremper ? Et pourquoi tu ne me l’as pas dit, quand nous sommes entrés ? Tu n’avais pas l’air spécialement mal ?
- Si, j’avais une crise d’angoisse mais je tenais la main de Ron en fermant les yeux, n’est-ce-pas, Ron ?
- Absolument, absolument.

Sylvie se gratte la tête, abasourdie :
- C’est bizarre, je n’ai rien vu du tout, il me semble que tout allait bien quand nous sommes arrivés mais puisque tu le dis…Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?
- Je vous attends là, et vous allez chercher la voiture, je serai devant la porte, d’accord ?
- Orchata, il pleut des cordes !!
- Ce n’est pas grave, ce n’est pas grave, je préfère encore me mouiller que de redescendre dans cet enfer.

Pour un peu, si je ne l’avais pas connue, je crois que, moi aussi, j’aurais pu avaler toutes ses bêtises sans douter une seule seconde. Elle avait ces yeux angéliques, sa petite voix pointue, ses lèvres fines, on aurait dit une blanche neige un peu petite, attendant la mort en faisant du point de croix, comme si de rien n’était.
Nous descendons au parking, prenons la voiture, remontons la rampe et faisons le tour du magasin pour récupérer Orchata. Les essuies glaces font un peu de bruit, signe que la pluie s’est calmée. La nuit tombe, Sylvie allume ses phares et fait signe de la main à Orchata qui ne bouge pas de son chariot, à quelques mètres…Sylvie bougonne :
- Oh, mais qu’est-ce qu’elle a, enfin, elle nous fait sa tétanique, encore, ou alors elle est miraud ou quoi, non mais je rêve ?
- Attends, je vais voir.

Je cours vers le chariot rejoindre Orchata qui me fait un clin d’œil d’enfer en m’expliquant la suite du plan :
- On va lui faire croire que je peux plus rentrer dans la voiture parce que j’ai une crise d’angoisse, encore, je ne veux pas être enfermée…Et je vais lui dire que je rentre à l’appart à pied, en poussant le chariot, ça va me faire du bien…
- Hein ?? Mais y’a au moins neuf cent mètres jusqu’à son appart, t’es malade…
- Je te jure qu’elle va me suivre…Reste avec moi, on va bien rire…

Je n’oublierai jamais la tête à Sylvie lorsque Orchata lui annonça son désir de rentrer à pied, puis son acceptation, sans trop sourciller, du problème, allant même jusqu’à allumer les warnings pour nous suivre, à quelques mètres derrière…Les automobilistes doublaient en klaxonnant, hurlant leur colère ou l’insultant :
- Hé alors, connasse, tu veux pas avancer plus vite !
Sylvie baissait sa vitre un peu plus bas et faisait de grands signes de la main au type pour qu’il la double, passant sa tête au dessus de la portière, ses cheveux dans le vent glacé :
- Mais double, double donc, tu vois pas que j’accompagne une amie malade ! Oh, qu'il est con, celui-là !

De dos à la voiture, poussant notre chariot sur le trottoir, avançant volontairement aussi lentement qu’un humain peut avancer sans tomber, nous nous tenions les cotes en nous mordant les lèvres pour ne pas qu’elle nous voit pleurer de rire quand parfois elle nous dépassait pour voir si tout allait bien, entre deux « conasse avance ! »


Les phares des voitures, l’odeur de route mouillée, le clignotement orange des warnings de Sylvie, nos estomacs qui tiraient à force de rire rentrés, le chariot qui faisait un boucan de tous les diables, Orchata qui en rajoutait encore une couche, tous les dix mètres, en se retournant vers Sylvie, dans sa voiture, pour lui faire un petit signe discret de la main façon Elizabeth II « Tout va bien », toute cette longue balade escortée resta pour moi comme la meilleure blague qu’Orchata fit à Sylvie.

La sienne…parce que la mienne, une semaine plus tard, ne fut pas non moins réussie. Orchata soulignait, dans sa lettre, que jamais elle ne pourrait oublier ses moments et je trouvais bizarre qu’elle ne souvienne pas aussi de ma déclaration d’amour, ce même soir, après tout, n’était-elle pas la dernière fille dont j’avais cru, un moment, que je pourrais faire ma femme ?

Nous avions rendez-vous chez moi, pour une soirée Spaghetti, et les filles faisaient la vaisselle avant de passer à table car elles avaient réalisé que j’avais pour habitude de ne laver que le dessus des assiettes, ce qui me semblait logique à l’époque (et, dois-je l’avouer, toujours aussi logique encore, quand on y réfléchit un instant) car, après tout, on ne mange que dans la face creuse du dessus, n’est-ce pas ? Quel intérêt de perdre son temps à nettoyer le dessous ?

J’avais à l’époque encore quelques préceptes bien ancrés issus de mes années Lycée, des idées sur tout et sur rien que personne ne pouvait m’ôter de la tête. Je pensais que les Beatles était le plus grand groupe du monde et Paul McCartney le deuxième fils de Dieu envoyé au monde dans les années soixante pour prêcher la bonne musique. Je pensais qu’on ne pouvait pas mettre de chaussettes blanches, sauf pour faire du sport, et qu’une montre ne se portait qu’au poignet droit, ou ne se portait pas. Je croyais qu’un silence dans une relation qui débute était inacceptable et qu’il fallait tout se dire, ou tout vouloir entendre pour ne pas se planter. Si l’autre ne répondait plus au téléphone, c’est que je m’étais mal exprimé, si l’autre ne répondait plus à l’interphone, c’est qu’on aurait dû faire autrement, si l’autre éteignait sa lumière alors que j’avais réussi à monter au cinquième et que je tambourinais depuis cinq minutes, c’est qu’il ne voulait pas affronter la réalité, la mienne du moins, et que nous devions encore en parler un peu plus pour que le couple dure une semaine supplémentaire. Je croyais que ma vitesse en voiture ne me tuerait jamais, que seuls les autres seraient responsables si jamais un accident arrivait. Je croyais que boire de l’alcool en fumant une cigarette faisait chic, et que tenir un journal intime sur un cahier à spirale ferait de moi un écrivain génial et maudit. Je pensais qu’il suffisait de réviser la veille des partiels pour les avoir et que tous les temps de conjugaison n’étaient pas à apprendre par cœur pour réussir l’examen car, après tout, qui a besoin de toutes les couleurs quand il dessine ? Je croyais que les roux sentaient fort et les noirs mauvais, je croyais que Libération était dans le vrai, j’aurais revoté Mitterrand s’il n’avait pas été malade, je n’écoutais pas de musique classique. J’étais persuadé que les gens de droite n’étaient pas fréquentables. Je pensais que les anti-inflammatoires étaient anodins, que les ulcères n’arrivaient qu’aux vieux traders stressés, qu’un aspirine guérissait de tout et que l’asthme ne se traitait pas. Je pensais que mon chat était immortel, tout comme ma cousine Martine, je ne comptais pas les années me séparant de l’an 2000 (je compte celles qui sont passées, depuis). Je trouvais le minitel révolutionnaire, tout autant que la Twingo, mais beaucoup moins que le Morphing, que j’avais découvert dans un clip de Michael Jackson (feu le musicien). Je ne savais pas qu’on pouvait utiliser une balayette à chiotte après son passage (quelle invention) et je dus appeler ma mère la première fois que je fis des pâtes car elles ne cuisaient pas, même au bout de huit minutes, si on n’avait pas rempli auparavant la casserole d’eau. Je croyais que j’étais le seul dans mon genre. Que les sous-vêtements n’avaient aucune importance, ni dans leur forme, leur couleur ou leur propreté. J’étais persuadé qu’il fallait mettre de la crème anti-rides, dès le lendemain de sa majorité, pour combattre les années (dieu merci je n’ai jamais renoncé à cette croyance) et que les frigos se défreezent uniquement au couteau et au sèche-cheveux, lorsque la glace les a envahis (jamais malheureux, ça peut les faire exploser). Je notais sur un éphéméride mon poids (je n’ai jamais cessé) et je salais systématiquement tous mes plats (je ne le fais plus), je priais souvent avant de m’endormir (je n’ai jamais cessé) et je ramenais tout au sexe (je ne le fais plus), je rêvais de gagner un César et plein d’argent (je n’ai jamais cessé) mais je repoussais sans cesse l’écriture de mon livre (j’ai cessé un jour et je ne le regrette pas). Je vivais beaucoup pour les autres et peu pour moi. Il me fallut quatre années de psychanalyse pour comprendre que je ne changerai pas à ce niveau, ou alors que je changerai de psychanalyste. J’aimais toujours Alexandre et j’en avais encore pour trois longues années avant de l’oublier. Quelle connerie, la Terre, Barbara.

Je devais donc frapper fort, ce soir là, pour réussir mon pari avec Orchata.


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