les médusés (14 Le défilé)

Date 6/8/2007 6:00:00 | Sujet : Saga de l'été

Ce qui me marquait le plus, sortant directement d’un internat de jésuite qui avait imprimé mes années lycée par une gestion rigoureuse de mon temps (que je subissais totalement et avec le plus grand plaisir) démarrant à mon coucher par une prière puis une messe, incluant des études en silence total et se terminant par un brossage des dents vite expédié quelques minutes avant l’extinction des lumières, était ce passage instantané à une totale liberté dans mes actes, mes choix, mes amitiés ou…mes mœurs…

Il y avait comme un Grand Canyon à franchir entre les résultats du Bac, en juin, et l’entrée en Fac, en octobre, une faille si importante dont personne ne m’avait averti, si importante que je ne semblais pas le seul à connaître des soucis d’adaptation, et qui me semblait à priori infranchissable, du moins pour celui qui voulait sciemment passer en deuxième année. Je n’avais pas le manuel d’adaptation. On me laissait entrevoir que j’étais un adulte libre alors que, quelques semaines auparavant, au début de l’été, je n’étais qu’un merdeux boutonneux tout juste apte à encadrer des gamins durant trois semaines dans une colo de bord de mer.

J’étais surtout fasciné par les plus politisés d’entre nous, ceux qui menaient une triple vie, d’étudiant, de propagandiste échevelé et de militant socialiste (puisque je ne fréquentais aucun militant de droite, je ne savais même pas que cela existait, à l’époque). J’éprouvais une puissante attirance fort peu discrète pour un jeune mec nommé Michael, qui collait des affiches tous les soirs ou presque sur les murs de la fac et que je recroisais dans les couloirs, à la machine à café, une cigarette à la main, refaisant le monde avec plein de chevelus/barbus (les cheveux attachés par un chouchou rouge, la barbe éparse un peu grasse cachant les trois boutons acnéiques, résidus des années lycée).
Ce qui me troublait le plus, hormis la politique qui me donnait l’impression que j’allais tomber amoureux du Jean Jaurès-Galfione de ma génération (rendez-vous compte), c’était ses clins d’oeils moqueurs qu’il ne manquait pas de m’envoyer, à chaque fois qu’il me croisait, assortis d’un sourire à faire fendre un mur plâtré. Je me sentais spécial, je me sentais l’élu, je me sentais surtout complètement quiche sortant du micro-onde, toute molle et inutile tellement elle est chaude.

Quitterie me soutenait, évidemment, depuis cette soirée où je lui avais confié que je me croyais un peu bisexuel, oh à peine un peu, juste ce qu’il faut pour justifier de francs rougissements en croisant les membres de l’équipe de foot ou la couverture de Têtu (que je n’aurais jamais osé acheter seul), ce qu’elle trouvait complètement cool, rapport à son petit frère qui venait de monter une association Loi 1901 nommée « New Fashion Creation », réunissant toutes les bonnes volontés du village pour monter des soirées podium mannequin, avec l’aide des commerçant locaux qui prêtaient les dernières collections parisiennes, celles arrivées cinq ans plus tard, au moins, collections portées par les cousines, les amies ou les nièces des voisins du lotissement.
Son frère était tellement visible dans sa catégorie qu’assumer plus dans son cas eut été se faire tatouer « pédé »sur le front, avec deux loupiotes rouges clignotantes, pour faire plus festif. Quitterie donnait un coup de main à la sono, à l’éclairage, aux essayages costumes ou au montage du podium, une activité en plein boom pour l’association qui hélas, un soir, ferma du jour au lendemain, après le double terrible accident des fêtes de Morcenx : Victoire craqua son jean en voulant faire le grand écart sur scène, ce qui la fit rougir de honte devant les rugbymen qui se mirent à hurler leur joie et Séverine, voulant faire oublier la scène, the show must go on, always, rentra un peu trop précipitamment sur la scène, les bras levés, ondulant de la croupe, radieuse, mais rata son virage en se tordant la cheville et finit par tomber, comme une merde, du podium, sur les deux personnes du premier rang, dans un grand cri féminin. Bilan, deux dents cassées, une côté fêlée, un pantalon perdu et toute une association à la dérive. Ah ça non, il n’était pas facile de faire du culturel dans les Landes, à cette époque.

Quitterie, donc, me savait un peu à part et n’en avait cure, mieux encore elle encourageait mes timides avancées vers Michael, qu’elle jugeait tout à fait open des shakras du bassin pelvien, me citant son fameux « test des nibes » qui était, selon elle, la preuve totale et irréfutable que le mec aimait la verge…
- Si je penche vers lui, quand je porte mon petit décolleté, et que je le regarde, si il regarde ailleurs, tu peux y aller, je me changerai sans problème avec lui dans les vestiaires de la piscine. J’ai des seins parfaits et génétiquement programmés pour plaire aux mecs, c’est comme ça, c’est familial.
- Ca alors !
- Et j’ai hérité de la peau douce de mon père, en plus, je te raconte pas que quand un garçon fait l’amour avec moi, il veut plus me lâcher et généralement, il demande à m’épouser... Tiens, voilà ton Jaurès qui passe…

Michael traversait la cour de la fac, une centaine d’affiches bien rouges et noires roulées sous son bras, quand il nous aperçut. Il tourna sur sa droite et se dirigea vers nous en souriant. Quitterie me souffla « mate le test des nibes, mate le test des nibes ! » et en profita pour dégrafer un peu plus son chemiser blanc. J’étais mal à l’aise, comme à chaque fois que j’allais lui adresser la parole ; j’avais l’impression de faire du patinage artistique pour la première fois et que ma prochaine phrase (ou mon prochain pas) allait se terminer par une chute, tellement mon équilibre était précaire face à lui. Michael n’était pas comme tous ces merdeux d’étudiants sans le sou, il prenait toujours soin de lui, ses tee-shirts étaient repassés, ses pantalons tombaient, impeccables sur ses deux chaussures marron parfaitement cirées. Il aimait le sport et courait régulièrement sur le campus, entre deux parties de foot, dont il ne parlait jamais pour ne pas ennuyer les dames. Le garçon parfait, quoi. Il inclina la tête :
- Bien le bonjour, messieurs dames, étudiants de la fac de lettre…Comment allez-vous ce matin ?
- Oh, ça va, ça va…
- Ron, tu as l’air un peu fatigué, tu dois trop jouer aux cartes, en ce moment…
- Tu as raison, mais c’est compulsif, quand on commence, on ne peut plus s’arrêter…
- On dit la même chose du sexe ! (lance alors ma Quitterie qui avait rarement froid aux yeux et qui donnait souvent honte à son copain, en public, tellement elle parlait de tout et de rien sans la moindre gêne. Elle était déjà parfaite pour ce qu’elle allait devenir, bien des années plus tard, une éducatrice spé pour ados difficiles et autres filles mères, en banlieue parisienne)
- Ah bon, tu m’as l’air bien au courant ! Et toi, Ron, tu traînes avec elle ? On te donnerait le bon dieu sans confession mais visiblement, tu as l’air d’aimer sa conversation…
- Huhuhuhu

Jean Jaurès-Galfione me parlait de sexe et moi je ricanais nerveusement comme une jouvencelle sortie du couvent. A croire que la perche tendue devait être trop glissante pour moi mais pas pour une fille aguerrie, non, Quitterie la saisit au vol et la relança vers mon demi-dieu :
- A ce propos, tu aimes les garçons ou les filles ?

Je manquais m’évanouir devant tant de culot et si un trou naturel s’était créé à mes pieds, j’y aurais sauté sans hésiter, entraînant avec moi la traîtresse qui allait sûrement faire partir en courant le fantasme de ma première année d’étude. Mon Jean Jaurès-Galfione sourit, calmement, et me regarda, moi :
- Qu’en penses-tu, Ron ?
- Huhuhuhuhu. Je vais aller me chercher une canette de coca light. A tout de suite.

Je n’avais trouvé que ça pour fuir dignement et, lorsque je revins, quelques minutes plus tard, Quitterie me tendit un papier, en secouant la tête de gauche à droite, plusieurs fois :
- Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi, qu’est-ce qu’on va faire de toi ?
- C’est quoi ce papier ?
- C’est le numéro de l’amphi dans lequel il y a une AG, ce soir, et en-dessous, le numéro de sa chambre à la Cité U si tu ne peux pas te libérer pour le vote…Il y sera toute la soirée.
- Tu-lui-as-demandé-son-numéro-de-chambre ? POURQUOI ?
- Chais pas. Pour commencer une liste de chiffres aléatoires débutant par 1, non ? Ca me fascine, les listes.
- Hein ?
- Mais non, c’est pour toi, andouille ! Je veux que vous engagiez un peu plus la discussion, que vous vous voyiez en territoire neutre…Et que tu te fasses sauter avant tes trente ans !
- Mais je suis amoureux d’Orchata !
- Et moi ma mère suce des queues sur le port d’Amsterdam. A d’autres !
- Tu viendras avec moi, à l’AG ?
- On verra. Bon, on va en cours ou on va glander à la BU ?
- On va glander à la BU.
- C’est parti.

Quitterie et Orchata se foutaient régulièrement de ma poire lorsqu’elles me voyaient rougir jusqu’à la pointe des cheveux en voyant Michael passer, Orchata concédant qu’il avait un je-ne-sais-quoi de Gentil organisateur menant les foules aux attractions à EuroDisney, si propre sur lui, si gendre idéal, qu’on ne pouvait décemment rien lui refuser, mais qu’il méritait un meilleur prénom, moins tarte que Michael. Elle chercha un temps et le rebaptisa Mailleki, qui nous plût aussitôt et devint un nom de code pour mon futur mari, pardon, meilleur proche ami, je n’en oubliais pas les convenances et mes gênes à l’époque, j’étais bisexuel, bien sûr, totalement et complètement bisexuel, d’ailleurs ce ne devait être qu’une mauvaise passade qui allait, euh… passer.



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