Les médusés (17 : la chute )

Date 21/8/2007 6:10:00 | Sujet : Saga de l'été

Un jour, croisant un type en ville, type que je connaissais de vue du collège des Jésuites et qui avait l’air, le salaud, de s’être fait mille amis incroyables dans son école de commerce (pourquoi doux jésus n’avais-je pas eu l’idée d’aller apprendre le marketing ? Cela semblait si enrichissant, à sa mine épanouie), j’appris que le père supérieur de notre ancien collège, poursuivi par la police Italienne, s’était jeté du haut de la roche Tarpéienne, directement dans le Tibre. La nouvelle avait son importance et je vis le type lentement distiller les infos, les unes après les autres, marquant bien les consonnes sur les noms propres qu’il jugeait importants (Tarpéienne, Tibre…) et ajoutant pour le folklore cette histoire de rivière puisque j’appris, des années plus tard, que la rivière en question ne passait pas en bas de la roche, quelle évidence ! Jeter des gens d’une hauteur élevée dans de la flotte, certains en font un métier, à Acapulco, pour les touristes…

L’information avait fait son petit effet, et je me souviens l'avoir écouté, sidéré. Apparemment, la police Italienne savait qu’il demeurait au Vatican et avait pénétré de force (il insista sur le « de force », plusieurs fois) dans un certain palais pour se saisir du Père Supérieur, qui sauta par une fenêtre et courut vers son destin, un peu plus loin. Nous trouvâmes la fin peu banale pour un type qui avait fait tant de mal autour de lui, et nous nous quittâmes là. J’appelais le midi même ma mère pour lui raconter et elle sembla tomber des nues :
- Comment ? Mais pourquoi a-t-il fait ça ?
- Pour échapper aux gendarmes Italiens, maman.
- Mais que lui reprochait-on ?
- Mais tu le sais ! Il tripotait les gamins sous les douches et ils l’avaient protégé en l’envoyant économe du pape, à Rome.
- Tu ne nous avais jamais raconté ça !
- Pardon ?? Je te disais tout le temps, quand tu recevais le journal de l’école, de regarder les photos, on ne voyait jamais les ados du lycée ! Le directeur ne publiait que les gamins… Les gamins au sport, les gamins en jeu de rôle, les gamins en procession ! Il avait ses chouchous, ses protégés, qu’il couvrait de bonbons et de privilèges… Il surveillait les douches en demandant qu’on laisse les portes ouvertes, pour qu’il le sache si l’un d’entre deux glissait et se fracassait le crâne sur le sol. Il en profitait pour passer et repasser devant tous les petits culs imberbes…
- Oh dis, ça suffit ! Bientôt nous serons aussi responsables de ça, je t'entends venir…
- ??? Mais je t’accuse de rien, je me moque que tu m’aies envoyé là-dedans, je te dis juste que je savais qu’il était malade, que nous le savions tous et que personne n’avait rien fait, à l’époque.
- Et bien maintenant il est mort, voilà, le Bon Dieu l’a puni. Allez, à vendredi.

J’avoue, j’avoue, il y avait un certain sadisme dans ma démarche de l’appeler pour lui confier que son fils, par sa faute, qu’elle avait placé en internat pour être redressé in extremis, aurait pu être abusé par quelque père jésuite aux mains baladeuses, alors qu’il lui avait tant coûté, autant moralement (elle enseignait à la communale) que financièrement, de payer cette foutue boîte à bac. Enfin, qu’importe le malade, pourvu qu’on ait le diplôme. L’histoire de ce pauvre prêtre ne s’arrête pas vraiment là puisque, quelques années plus tard, une famille plus suspicieuse que les autres (ou plus au courant des omertas vaticanes) exigea une autopsie sur la sépulture, avec test ADN. Leur fils, qui avait été abusé des années plus tôt, se réveillait encore en hurlant, certains soirs, jurant à ses parents que le mort ne pouvait l’être et qu’il était protégé, quelque part, en lieu sûr. Peut-être en Amérique du Sud. Le cadavre n’était pas le bon, il le « sentait en lui » (sans jeu de mots).

On demanda donc au juge d’exhumer la « bête immonde » et un test ADN fut pratiqué. La « République des Pyrénées » en parla quelques jours, sur de pleines pages, exhumant des photos, publiant des témoignages, pensez donc, une telle histoire à mille kilomètres de Paris, ça les changeait des travaux du Tunnel du Somport qui n’avançait pas.. Hélas pour le journalisme d’investigation et les ventes en hausse, la dépouille était bien celle du type et l’affaire fut rapidement classée. Une de mes grandes joies, des années durant, jusqu’à aujourd’hui où j’en parle sûrement pour la dernière fois, fut, à chaque fois que je rencontrais un ancien condisciple, de lui sauter dessus et, après les amabilités d’usage, de lui demander s’il savait pour le Père Supérieur Matiaros.
Il arrondissait les yeux et me répondait non, qu’il n’était pas au courant. Je me lançais alors dans une longue histoire, ajoutant chaque année une péripétie et un rebondissement supplémentaire aux endroits où j’avais oublié un vrai détail, histoire si incroyable et terrifiante qu’elle doit encore faire le tour, entre certains anciens du lycée, persuadés de sa véracité, puisqu’ils en étaient et que, eux aussi, avaient échappé au Monstre du Lycée perdu dans la montagne.

Je sortais à l’époque rarement car je n’aimais ni la musique techno ni les filles hétérosexuelles de mon âge que je rencontrais dans les bars, les trouvant aussi gênantes les unes que les autres dans ma quête de la soirée parfaite, voire du bonheur. Je fréquentais alors un homme un peu bizarre, aussi bizarre que la cendre de son cigare. J’avais trouvé, dieu sait comment, la force de répondre aux sollicitations purement sexuelles d’un vieux beau qui trainait autour du casino, à la tombée de la nuit, cherchant de jeunes étudiants désœuvrés et sans le sou. J’avais appris que l’endroit (et son parc) regorgeait d’hommes lubriques qui ne manqueraient pas de m’initier au plaisir, que je connaissais par bribes avec des types de mon âge. Si le sexe avait été un langage, disons que je ne baisais qu’en morse, à l’époque, une façon d’échanger bien pratique, entre êtres humains, mais pas vraiment satisfaisante quand on cherche un peu de chaleur.
Ce vieux beau était habillé un peu comme tous les vieux beaux, à la Jean Lefevre, une veste de yatching bleu marine à boutons dorés, une chemise blanche bien ouverte et un large foulard en soie noué autour du cou. Son jean informe tombait sur ses mocassins marrons et il sentait le parfum cher à des mètres à la ronde. Espérant encore à l’époque tomber sur un type qui saurait jouer un peu avec moi (j’appris ensuite que Le Bon Coup était surtout un mélange de deux Bons Coups et que j’en étais un moi-même, sans le savoir, depuis le début) et me faire découvrir des plaisirs qu’on disait insensés, j’acceptais son invitation à boire un Perrier-Orgeat, puis un second, puis un troisième, pas de quoi perdre la tête avant d’aller pisser mais suffisamment tenu en haleine pendant la soirée par ses regards lubriques et ses mains qu’il posait, de temps en temps, sur mon genou, pour oser le suivre dans son quatre quatre.

Il habitait une maison assez imposante


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