Fregoli

Date 29/8/2007 6:30:00 | Sujet : Vie Quotidienne

L’autre jour, en discutant par mail avec un pote, celui-ci me dit « putain, t’as de la chance, toi quand même ». Je lis la phrase, je la relis, je me gratte un peu la tête pour savoir si je lui réponds vraiment ce que je pense ou si je ne dis rien… et puis je lui mets ce que je pense.

Non, je n’ai pas de la chance, pas plus qu’un autre et je le pense sincèrement. Je bosse juste très dur pour ce que j’ai et je dis « oui » à tout dès que je sens que je vais m’amuser à le faire. Je ne fais pas les choses pour le fric, mais pour le plaisir. Je ne rencontre pas les gens par intérêt mais pour draguer pour le kiff de la rencontre, et surtout nourrir mes histoires, mon imaginaire, en observant leurs fringues, leur langage, leur bureau, leur vie.

J’ai mes trois casquettes, infirmier, blogueur et « ouvert au reste ». Je me lève tôt, vers cinq heures désormais, j’écris parce que sinon je sais que c’est foutu pour le reste de la journée et puis je commence par le début. J’ai un agenda dans lequel je note les noms, les numéros, les fonctions. Parfois je mélange qui fait quoi et ça peut être drôle si je demande à une nana à quelle heure on fait les photos alors qu’elle, elle tient juste le salon de coiffure en bas de ma rue et qu’elle m’attend pour la coupe mensuelle. En ce moment, je fais plein de trucs, mais comme plein de monde, hein, faut pas croire, mais les gens bossent sans compter quand ils font des trucs excitants! On m’aurait dit ça il y a dix ans, j’aurais éclaté de rire. J’aurais même été narquois :
- Plus excitant que glander sur un canapé à regarder des films, je crois pas que ça existe.


Ce qui m’excite le plus, ce que j’ai réalisé l’autre jour, dimanche, quand j’étais dans la pièce de trois mètres carrés chez Gonzague Saint Bris, avec tous les people, c’est de pouvoir faire les deux en même temps, mes deux vies, celles qui prennent 36 heures par jour.

Dans ma première vie, quand je suis infirmier et que je peste sur la pluie, quand mon chef m’appelle cinq fois pour un détail de rien du tout, quand je suis stressé par un patient chiant (si, si, ça existe) ou à cause du manque de places de parking, quand la routine me pèse, aussi, je pense alors à mon autre vie plus glamour et je m’y accroche. Je relativise un peu, je sais qu’ailleurs on vit différemment et que cet ailleurs, c’est demain, c’est très vite. Dans cet ailleurs, on dit que je suis « écrivain » (ils sont fous !), on me paye pour écrire sur le dernier film de Chougnasse (donner du fric pour écrire sur un film !! Ils sont fous !) on me file un nespresso gratuit parce qu’ils ont une machine à café dans le bureau (GRATUIT !! Un nespresso GRATUIT ! Ils sont fous !!)

Quand je suis dans ma deuxième vie, dans la pièce des lauréats d’un prix littéraire, avec un ancien premier ministre, le présentateur vedette du journal de TF1 et plein d’acteurs, que tout le monde se cause ou s’ignore en attendant son trophée et que je vois F. Beigbeider à cinq centimètres me tenir par l’épaule en me susurrant « Ron-ouskhki », me parler en russe, un peu ivre, très excité, me demandant qui je suis alors… que je suis précisément le même qui poireautait son livre à la main, devant son stand, un mois plus tôt, pour me le faire dédicacer alors qu’il me snobait pour téléphoner à je ne sais qui… Je pense à mes patients, à ma mamie de 89 ans qui perd la boule et que je passerai voir demain midi, même si je n’ai plus à le faire mais elle me fait tellement mal au cœur. Je pense à Monsieur Mesnils, à qui j’ai dit que je serai là à 8h pétantes, pour qu’il n’arrive pas en retard au bureau, et je calcule dans ma tête à quelle heure je dois partir pour y être bien là dans les temps. Voyons, l’A86, puis je sors là, et je prends le raccourci par la forêt.

On me coupe dans mes pensées, on me lance sur scène. J’improvise un discours. On me donne mon prix, un livre première édition de Victor Hugo. Je n’ai jamais reçu un tel cadeau. Une « fan » (elle prononce le mot) me saute dessus en sortant de « scène » :
- J’ai fait quatre heures de route pour venir vous voir, j’ai le livre, vous me le signez ! Je lis le blog tous les jours, tous les jours, comment va La Marmotte, vous n’en parlez plus !! On a crevé un pneu et j’ai pensé à vous, dans le parking, quand vous l’aviez changé tout seul, j’ai cru qu’on n’allait jamais arriver pour vous voir, j’en tremble encore, je vous aurais manqué de peu, oh mais si vous saviez, dans le service, tout le monde vous lit ! Arrêtez de vous victimiser, vous êtes très beau. Vous avez beaucoup de talent mais je ne suis pas d’accord avec tout ce que vous dites, des fois !! Les conneries « cosmopolites », réfléchissez avant d’écrire ! Ne vous perdez pas dans ce monde, à Paris, faites attention ! Je peux vous faire la bise ? Oh, et il sent bon !

Un type derrière la coupe :
- Ron ? Je peux vous voir ?
- Ouiiiiii !
Une autre voix, plus loin :
- Ron, le bus s’en va ! On rentre à la gare !
- J’arrive ! Monsieur, on a trente secondes…
- Vous avez discuté avec mon auteur, tout à l’heure (il me tend sa carte et je rougis en la déchiffrant. Je ne l’avais pas reconnu). Vous m’envoyez votre manuscrit demain sans faute ? Demain ? GB a eu du flair !
Une autre voix, plus près :
- Rond-Infirmié ? C’est pour RFI, une interview…
- On la fait dans le bus, d’accord ?
- D’accord.

Je reviens tard de tout ça (mais avec une nouvelle copine flic, mieux qu’une copine, une nana que j’aime, de suite, de suite, avec respect) et je dois tout lui raconter à Lui, l’Homme que j’aime. Je le fais. En même temps, je tombe de sommeil mais il faut bien que je mange un peu aussi, je n’ai rien avalé depuis plus de douze heures (croyez-moi, c’était la première fois depuis mon anesthésie à jeûn des dents de sagesse).
Je me couche, je m’endors en cinq secondes. Et je me relève cinq heures plus tard. « Ah, il faut que je leur raconte, il faut, c’est trop drôle, et puis les photos, je vais les légender, Leeloo elle m’a dit que c’était mieux ! ». A huit heures, je ne sais pas comment je me suis démerdé mais l’article était écrit, le café avalé et monsieur Mesnils tout content m’attendait devant sa porte.

Je racontais ça à Marc, hier, ce mélange des deux mondes et ces peoples, tous ces peoples (les vrais, les faux, les anciens), moi qui adore les potins, les prendre en photo, écouter leurs secrets, je suis la petite souris qui voit tout et qui raconte ! J’adoooooore ! Marc me coupe :
- Mais mon bichon, c’est bientôt fini, tout ça…
- Pourquoi ?
- Parce que, si ton deuxième livre marche, à force de faire des télés, d’aller donner des interviews, de tenir un blog, de rencontrer des stars de Heroes, toi aussi, mon gars, tu vas commencer à faire partie du paysage !
- Mais t’es wawa ! Je suis personne ! Je veux pas être quelqu’un ! Je veux pas être connu, t’es wawa ! Je veux juste continuer ma petite vie, à m’éclater… Infirmier équilibre écrivain et écrivain équilibre infirmier… Les deux vies sont complémentaires.
- Je doute que tu vives seulement deux vies en ce moment. Mais crois-moi, tout cela approche de la fin… Tu vas encore entamer une nouvelle mue… Tu vas faire partie du paysage ! Gaffe !

Ça m’a fait chier, quand il m’a dit ça, mais je l’ai écouté, parce que Marc a souvent raison, en ce qui me concerne. Depuis trois ans. Il a su avant les autres ce qui allait m’arriver (il le répète souvent quand je ne le rappelle jamais au téléphone, il me laisse des messages culpabilisants : « salaud, tu rappelles pas alors que je suis le premier à te l’avoir dit, que tu avais du talent, chienne d’ingrate !! »), il me prépare toujours à affronter les nouvelles situations (que dire, que taire, quoi oser) et il me conseille sur les us et les coutumes de ces milieux.
Mon premier article pour un hebdomadaire, c’est lui qui m’a dit comment ça se faisait. J’étais tout soulagé. Pensez, qui vous apprend à écrire un article, à l’école d’infirmiers ? J’aime beaucoup Marc mais, sur ce coup-là, j’espère qu’il se trompe. Oh, ne vous méprenez pas, j’adorerais avoir un beau contrat pour mon deuxième livre, j’adorerais en vendre des caisses, ça lècherait mon ego, ça paierait des vacances encore plus loin que la première fois et je signerais plein de livres à plein de lecteurs (quel pied ! quel joli métier que de signer des livres ! Je veux faire ça toute ma vie)…

J’adorerais mais… J’ai peur si, en contrepartie, je devais perdre ma vraie vie. Celle du lundi/vendredi. De la paye. Des collègues. Des fax qui surgissent en dernière minute. Des patrons. Des fériés qui tombent un samedi (on croit rêver). Des fous rires avec mes patients.

Parfois j’ai des journées de 36 heures, mélangeant trois vies mais je veux continuer à gérer. J’aime ce mélange, ce bordel, ces sauts continus. 2007 continue, à fond les ballons. Aujourd’hui, plus encore que tous les autres jours de cette année, est une journée très importante. Vendredi matin aussi, ah, vendredi, je ne peux rien dire. Je regarde l’agenda. Je crois que je suis heureux. Je sais que ça part un peu dans tous les sens, ce matin, quand je vous le raconte. Je le sens. Mais je voulais juste dire que, dans le fond, même si je meurs de trouille, je suis en équilibre, et tout va bien.





PS : j'ai la possibilité d'interwiever à la sortie Xavier & Tatiana...Qu'est-ce que vous en pensez ? Je le fais ? Je le fais pas ??



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