Remède de cheval

Date 5/9/2007 5:30:00 | Sujet : Vie Quotidienne

De la même façon qu’on peut confondre Claude & Nathalie Sarraute (même nom, même style), j’ai un peu beaucoup toujours confondu Atarox et Xanox, deux médicaments qui se ressemblent beaucoup, mais que dans le nom.

Une fois, j’étais en première année, en service de neuro, je faisais mon stage et c’était l’été. Je ne sais plus où j’avais traîné la veille ni ce que j’avais dû manger pour attirer tous les moustiques de la vallée mais j’avais tellement été piqué qu’on aurait dit Coluche dans Banzai. Je gonflais de partout. Arrivé dans le service, je me cache comme je peux mais mon manège attire le regard et bientôt les rires des nanas éclatent :
- Oulala mais tu dois être diabétique pour qu’ils te tombent dessus comme ça !
- Tu es aéré de partout, chouchou, avec tous ces trous.
- Ah la gueule de l’élève, on dirait Elephant Man qu’aurait de l’acné !

On note à l’évidence la caractéristique number ouane de toute infirmière un rien professionnelle : ne pas avoir de cœur. C’est comme ça, cherchez pas, c’est génétique, la nana infirmière de base est programmée pour ne pas avoir pitié.

Et vas-y que je me gratte, et vas-y que je me gratte. Ma lèvre commence même à gonfler, tant et si bien que l’une d’elles, peut-être plus encline au respect ou étrangère au continent, qu’en sais-je, me montre la pharmacie du doigt…
- Va te prendre un atarox, va, j’ai peur que tu nous fasse un Œdème de Quincke, pauvrine.
- Ils sont où ?
- Mais dans l’armoire à pharmacie, derrière toi, enfin, tu connais pas le service, encore, boudioukon, tu y es bien un homme comme les autres, té.




Je me retourne, passe dans la pièce à côté et ouvre le placard de l’armoire. Devant moi, une centaine de petits tiroirs translucides, frappés d’une étiquette rouge tapée à la dymo, rangés de A à Z. Je les passe en revue, ayant vaguement retenu, comme à mon habitude, non pas la marque ou le nom mais juste la sonorité du médoc. Ça finit en Ox, et c’est tout ce dont j’ai besoin de me souvenir. Car il faut le savoir, en toute chose et de tout temps, je ne suis pas avec vous quand vous me racontez votre vie puisque je pratique l’écoute passive, avec assiduité. Je suis là mais dans mon monde. Dès qu’un mot m’accroche, j’arrive. Le reste du temps, j’ai l’air dispo et sympathique. Un peu niais, aussi. Mais c’est comme ça que je suis.

Arrivé au bout de la liste des médicaments, je tombe enfin sur le bon. Xanox. Tout en bas de l’armoire. Je me penche pour constater qu’il existe en plusieurs dosages. Merde, me voilà bien. L’autre ne m’avait pas parlé de ça. Dans le doute, certains s’abstiennent, mais, me grattant comme si ma vie en dépendait depuis la veille au soir, je me décide pour le plus fort dosage et, évaluant qu’un médoc contre les moustiques ne peut me faire de mal, que je pèse mon joli poids de bête de concours (à l’époque, 116 kilos) et que le mieux est l’ennemi du bien ou je ne sais quoi, je m’enfile DEUX comprimés de Xanox 100, le plus fort dosage qu’on puisse trouver.

Moins de cinq minutes après, les premiers effets se font sentir. Alors que je me suis assis au premier rang pour écouter les transmissions, je sens comme une gigantesque chape de plomb me tomber sur la nuque, la tête, la bouche. Incompréhensible. Ce doit être le lapin avalé à la cantine, sûrement. Alors que je me sens glisser vers un monde meilleur, les paupières de plus en plus lourdes, j’entends une voix au lointain qui dit :
- Mais qu’est ce qu’il a, à baver comme ça ? On dirait une vache sous neuroleptique !


Ils me mirent dans un coin, pour que je cuve ma connerie et, en me réveillant, salement engourdi, le lendemain matin, je vis la tête de l’infirmière de nuit qui notait les consignes de la nuit sur les cahiers. J’avais passé l’après-midi, la soirée et la majeure partie de la nuit dans un coin de l’office, sur une couverture. M’étaient passées devant les narines peut-être cinquante personnes, dix chariots à repas, un goûter, un dîner, un plateau de nuit englouti par une équipe narquoise, cent coups de téléphone et dix mille pas en sabots. Rien, je n’avais rien entendu. On m’avait consciencieusement pris la tension, le pouls, et le reste, qu’on avait noté sur une feuille collée au frigo.


Deux semaines après, bureau de la surveillante, on nous rend les cahiers de stage, dans lequel sont consignées les remarques des infirmières encadrantes, censées nous faire évoluer. Marqué au stylo rouge, en dessous de la note, sur la feuille de stage, rubrique « points à améliorer » :
- Devra bûcher sa pharmaco, même si ça l’endort.

Ça les avait fait beaucoup rire de le marquer, à ces morues. La femme est un être vil.



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