Instant Karma

Date 6/9/2007 6:50:00 | Sujet : Vie Quotidienne

Je demande naïvement à une copine (flic, dont je vais vous parler plus longuement bientôt) ce qu’elle connaît des toxicos, depuis le temps qu’elle en voit. Si c’est pas trop dur, comme milieu. Comprendre si c’est pas trop dur à travailler avec, pour un garçon comme moi. Parce que ça me travaille. J’ai vu l’annonce dans le journal et ça me travaille.

Infirmier demandé, expérience requise, pour travail auprès de personnes toxicomanes.

Ça a tilté, tout de suite. Enfin revenir dans le social, enfin retrouver le sens de mon diplôme, de ma « carrière », retrouver le pourquoi j’ai fait le métier, pourquoi je me lève le matin. Longtemps je me suis levé de bonne heure pour aller bouffer du handicap, et dieu que j’y allais la joie au cœur. Des tordus de naissance en fauteuil, des trisomiques, des grands accidentés, des prématurés ou des maladies rares dégénératives. Moi, j’aimais bien. Plus ça bavait, plus c’était tordu, plus c’était abîmé et pas comme les autres et mieux je me sentais.

J’étais dans la simplicité, avec les gros handicapés, dans l’essentiel. Quand tu parles à un type qui a 40 de QI, tu fais pas semblant, tu dis ce que tu as à dire, ou tu ne dis rien, d’ailleurs, tu fais ton boulot et il le sent, si ça se passe bien. Et il le sent, si tu n’aimes pas ce que tu fais. J’étais bien dans cette relation pas prise de tête, avec ces malades qui n’en sont pas. Et puis t'as intérêt d'être drôle. La vie est déjà assez chiante, si en plus le personnel soignant les ennuie, n'est-ce pas, Céline ? (Gaffe, elle a pas 40 de QI !)

Un soir, j’étais dans l’infirmerie et je venais de me faire larguer, j’étais mal, je pleurais un peu, j’essayais de me cacher pour ne rien montrer, je finissais dans trente minutes et j’allais les passer planqué et seul. La porte s’ouvre et Nicolas, de son pied, la pousse complètement. Nicolas, en fauteuil, ne sait pas marcher, il tient à peine sur ses maigres jambes quand on le porte à deux. Le QI d’un enfant de 4 ans. Le vocabulaire aussi. Un débile, comme ils disent. Joli visage, toujours souriant. Un petit brun aux yeux verts. Il a mon âge, à deux mois près.

Je relève la tête péniblement :
- Pas ce soir, Nico, pas ce soir, je ne viens pas avec toi regarder la télé, j’ai les cahiers à faire.
- Toi, tu mens ! Toi, tu mens !
- Hein ?
- Toi tu pleures ! Toi tu veux un câlin !
- …
- Tu veux un câlin ?

Je crois que c’était le ton de sa voix qui m’avait totalement fait craquer. J’avais lâché la dernière prise qui me retenait de tomber et je m’étais affalé dans mon fauteuil, la tête sur les genoux, pleurant de grosses larmes. Des sanglots, de l’angoisse dans l’estomac, des pensées noires. « Salaud ! Salaud ! Je te déteste ! Pourquoi tu me quittes, pourquoi tu ne veux plus de moi ? »

Je m’étais recroquevillé, escomptant que Nico sorte de la pièce, sûrement un peu dépassé par les événements, et il n’en avait rien fait. Il avait avancé lentement dans son fauteuil, m’avait entouré de ses bras et, par petits bisous mouillés sur mes cheveux, commençait à me réconforter, à sa façon. Il me prenait la main, qu’il berçait, doucement, en chantonnant une mélodie dont il était le seul à comprendre les paroles. Nous étions restés tous les deux une bonne dizaine de minutes, immobiles et puis je m’étais repris. J’avais séché mes larmes, lui avais offert une sucrerie, qu’il avait rangée avec les autres, dans le sac à dos suspendu à son fauteuil, derrière lui. Nous n’avions plus évoqué ensemble cette soirée, parce qu’il avait dû oublier et parce que je sentais que je n’avais pas à le remercier.

Je faisais du social sans m’en rendre compte, estimant normal de travailler avec ceux que personne ne veut voir. Je faisais dans le concret, en donnant comme je pouvais (selon les jours) à la population la moins demandeuse mais la plus fragile. Je donnais un sens à mes actes, à ma fatigue, à mes colères. Je n’étais pas super bien payé (vive le social) mais au moins je voyais chaque jour, concrètement, le résultat de mon travail.

Hier, le médecin me reçoit dans son bureau et je comprends tout de suite que je me suis un peu trop habillé pour l’entretien d’embauche, évidemment. Il porte une polaire, une chemise vichy bleu et blanche, un jean sans marque. Il a les cheveux fins, raides, qui lui font une petite mèche. Il a l’air doux et posé, un peu baroudeur. J’aime de suite son bureau, ses photos de gamines afghanes, son numéro de « liaisons sociales » posé sur une pile de vieux courriers non triés. Il relit mon CV, le commente, l’annote, avec un mélange de fermeté, de compassion et de lassitude. Je me sens bien. Je n’ai pas envie de lui mentir.
- Docteur, je n’ai jamais travaillé avec des toxicos, dans les Landes, ça n’existe pas, il n’y a que des pins, la mer et les agriculteurs.
- Je vous assure qu’on en trouve, pourtant.
- Je n’en ai jamais vu.
- Aucun de vos amis ne se drogue ?
- Euh…non…
- Personne dans votre entourage ne se drogue ? Cherchez bien…
- Euh…ma meilleure amie fume des pétards…
- C’est léger…Vous-même, vous connaissez la drogue ?
- Euh…Je ne bois pas, du moins rarement, ça me colle des migraines…J’aime le champagne mais pas les alcools forts. Je ne fume plus de cigarette et donc par extension plus de pétards, de toute façon, ce que je préférais, dans le pétard, c’était l’odeur du tabac…
- Des cachetons ?
- Non. Jamais.
- Exta, héroïne, cocaïne ?
- Non, rien, je n’ai jamais rien pris !
- Même pas un petit champignon ?? Dans les Landes, pourtant…
- Euh mon père ramène des cèpes ou des girolles.

Il éclate de rire. Me regarde avec professionnalisme. M’appelle par mon prénom, ce qui me touche, il l’a retenu et s’en sert déjà, ce mec est…bien…
- Ron…Pourquoi postulez-vous ici ? Je veux dire, en vrai ? Moi, je vous prends, vous avez les compétences techniques, vous avez fait de l’humanitaire, vous avez le relationnel, vous avez appris par vous-même les notions de dépendance, de toxicomanie, mais je veux savoir pourquoi…Que venez vous chercher chez nous ?
- Un sens à ce que je fais. Je hais ma boîte, ce qu’elle est devenue. J’ai l’impression d’être coté en bourse…On ne me parle que de mes chiffres…Tant de patients vus, ça fait une baisse de 4% par rapport au mois dernier, je passe 17 minutes chez les gens en moyenne, je devrais en passer 14, je consomme trois compresses doubles par pansement, il faut passer à deux…Merde, quoi, j’ai pas fait VRP ou école de commerce ! Qu’on me lâche avec ces conneries, à la fin ! S’ils veulent faire des économies, qu’ils euthanasient les golios à la naissance, qu’ils flinguent les cancéreux et qu’ils envoient les sidéens en Afrique ! Mais qu’on me lâche la bite, moi je veux pouvoir bosser tranquille. Je suis infirmier, putain, je suis pas vendeur de voitures.
- Je crois que j’ai compris ce que vous voulez me dire. Mais je vous préviens, ici, nous méritons nos vacances.
- Je les mérite aussi là-bas, tant ils m’emmerdent. Quitte à être fatigué, autant que ce soit pour de bonnes raisons.
- Vous allez y perdre beaucoup en salaire, je respecte strictement la convention collective…
- Ouais ?
- Ouais.
Silence dans le bureau. Je reprends :
- On verra, faites moi une proposition et on verra.
- Je vous rappelle jeudi, Ron, réfléchissez. Si vous le souhaitez, si vous voulez vraiment de ce poste, vous êtes le bienvenu chez nous.


La Marmotte ne veut pas que j’y aille. Je sens bien qu’il a peur… « La fille de mon collègue le fait, elle s’est déjà faite agresser. Je ne suis pas d’accord, tu peux trouver mille autres jobs ».
Je n’ai rien dit. Mais je prends autant de risques là que dans le métro ou sur un vélib, je pense. Je n'ai pas peur. J'ai plus peur de vieillir que de me faire attaquer par une personne toxicomane.
Mes amis grincent un peu des dents, ils disent du bout des lèvres en prenant cent détours que je suis un peu trop précieux pour un boulot comme ça. S'ils savaient. Je m'abîme à fréquenter les snobs, les shashawane, pas les prolos, pas les rejetés.
Je ne le dis même pas à ma mère, je sais déjà ce qu’elle en penserait.
Bah, on verra, comme je disais au médecin, on verra. Trouver un sens à sa vie, donner un sens à sa vie, ça ne se fait pas en un jour.



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