Ah la sale bête !

Date 6/9/2007 20:50:00 | Sujet : La Marmotte

Depuis deux ans que j’essaye, je ne peux rien en tirer. Il est inflexible, il ne bouge pas d’un iota : « non, c’est non. Je suis chez moi et je ne veux pas ! ». J’ai eu beau expliquer, démontrer, promettre, trouver des solutions ou des garanties, il ne veut rien savoir. Cette tête de mule qui partage ma vie ne veut pas échanger la maison pour les vacances.


Moi, je suis habitué. Depuis seize ans, mes parents le font. On a commencé avec « Echanges Enseignants », une petite association basée à Pau, qui n’existe plus, et qui permettait à tous les enseignants de France et d’Europe, puis du monde entier d’échanger leur domicile. Le principe est simple : vous faites paraître dans le catalogue de l’association une photo de votre maison. Vous donnez le nombre de chambres, de lits, de couchages possibles. Vous expliquez ce que vous possédez de moderne : lave-vaisselle, télévision, ordinateur. Vous indiquez les contraintes : je ne veux pas de fumeurs, ma maison a trois étages, nous ne pouvons pas garer la voiture dans la rue donc parking payant obligatoire. Il faut aussi expliquer ce que la maison possède « en plus » : piscine, terrain de tennis, petit lac… A combien vous êtes situé des grandes villes (Bordeaux 15 Km, Océan moins d’une heure). Vous précisez si vous possédez un animal de compagnie, son nom et si vous souhaitez que l’autre s’en occupe. Enfin, vous terminez par votre souhait : j’aimerais aller de préférence en Espagne, au Portugal, en Italie.

Vous attendez un peu. C’est la partie la moins drôle.

Et à la parution du catalogue, les surprises commencent. Des lettres du monde entier (maintenant ce sont des mails, c’est moins drôle) de gens que vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam mais qui vous parlent d’eux :
- Bonjour, nous sommes Erich & Lorena, nous sommes un couple d’enseignants d’origine Allemande et nous habitons le nord de l’Italie. Nous aimerions découvrir votre région, en Août, du premier au quinze. Voici quelques photos de notre maison, nous habitons un ancien palais rénové, seule la partie centrale est habitée, mais il possède une dizaine de pièces et trois chambres. Voici quelques photos. Nous sommes proches d’un village adorable où vous trouverez un marché le mardi et le jeudi. Nous vous laissons également sur place un véhicule, que vous pourrez utiliser si vous souhaitez venir en avion, l’aéroport est à moins d’une heure et mon beau-frère pourra passer vous prendre et vous ramener le jour du départ. Dans l’attente d’une réponse que j’espère favorable, voici quelques dépliants touristiques de la région...

- Bonjour, je suis Domenica, j’habite à Londres et je suis française. Je repars deux mois à Paris cet été et je suis très ennuyée de laisser mon appartement vide, à cause de mes plantes. J’ai vu que Londres était votre troisième choix mais si vous souhaitez passer fin juillet une grosse semaine, je serai ravie. L’appartement est très ensoleillé, à deux minutes de Hyde Park. Mon ami Andrew tient la supérette 8/8 à côté et vous fera bénéficier de 15% de réduction tout le long du séjour. A bientôt !


Les règles sont simples. Nous ne faisons pas chez eux ce que nous n’aimerions pas qu’ils fassent chez nous. Si une pièce est ouverte, elle est accessible. Si elle est fermée, nous n’insistons pas. Pareil pour les placards, certains sont laissés vides avec un post-it dessus « POUR RANGER VOS AFFAIRES », d’autres dans la cuisine sont en libre accès, pour les serviettes, les assiettes.
Le frigo n’est pas vidé au départ, puisque les personnes arrivant vont habiter la maison comme nous. Au retour, il est souvent plein de produits que nous n’aurions jamais achetés (du beurre demi-sel ! Quelle idée ! Des cracottes dans le placard ! Beurk ! Oh, de la confiture de prunes, ça faisait longtemps !). Le ménage est fait avant de partir mais, inexplicablement, la maison est toujours plus propre quand elle est nettoyée par un inconnu. C’est bizarre.



Les gens font des lessives, étendent leur linge et vivent chez nous comme chez eux. Seul le lieu des courses change. ils choisissent des dévédés à regarder qu’ils n’auraient jamais pris pour chez eux. Nous profitons d’un canapé immense en cuir, tout neuf, avec vue sur le Golfe de Gascogne, la mer, et la piscine dans laquelle le soleil tombe, doucement. Ils ont la clim. ! Nous leur proposons des vélos ! Ils ont la salle de bain au troisième étage, en plein Quimper…et les chiottes dedans !
Nous avons une chiotte en bas, une chiotte en haut et un jardin immense pour ceux qui n’ont pas envie de s’éloigner de la piscine. Ça détend les sapinettes, de leur pisser dessus. Nous roulons en Honda pour la première fois, une automatique ! Ils ont découvert la Twingo, ils adorent, ils veulent en acheter une ! Leurs voisins sont membres du parti communiste Italien et nous invitent, comme invités d’honneur, à la fête du jambon : toute la salle lève le verre pour nous saluer.
Nos voisins décident enfin de s’excuser pour leur sale perroquet qui siffle et sont invités à boire un verre dans notre jardin : ils n’avaient pas réalisé à quel point la nuisance était forte. Nous avons cassé une assiette d’époque, en préparant le déjeuner, on appelle dix fois, pour savoir comment la remplacer : ils sont hilares, c’était une des gamelles pour le chien dans laquelle nous mangions depuis une semaine (ils ont un service entier moche, datant du mariage, qu’ils utilisent pour le chien... rangé dans le placard, avec les autres couverts…).
Ils font venir un vitrier pour remplacer la porte vitrée du couloir, fendue après un grand coup de vent ou le passage de leur gamin. Nous hésitons à leur avouer qu’elle est fendue depuis 1978, au moins, ils avaient l’air tellement heureux. Ils se perdent aux fêtes de Dax et reviennent à 19 camper sur la pelouse. On emboutit la voiture prêtée en voulant faire un demi-tour dans l’allée. La nana pique une crise parce qu’un des bols de la cuisine est ébréché, elle appelle mon père à 7h du matin pour lui dire que c’est honteux, un vrai scandale. Mon père l’insulte en lui disant que si elle est pas contente, elle a qu’à aller poser son gros cul de pute bourgeoise à l’hôtel, mais qu’avant, elle apprendra à nettoyer ses chiottes correctement quand elle échange sa maison.
Le monsieur fume le cigare chez nous, ça sent encore sur le canapé (dixit ma mère) dix ans après. Le chat de chez eux meurt pendant qu’on y est, personne ne s’en remet (eux qui sont loin, nous qui nous sentons responsables).

Des maisons de folie, vue sur la mer.
Un palais vénitien, à deux pas de la Place Saint Marc, tout délabré.
Un appartement riquiqui en plein Lorient, une prune à onze euros matin et soir dans la rue.
Une villa avec piscine sur les hauteurs de Mougins.
Une villa de marbre des pieds à la tête, en Algarve, où il faisait 200 degrés la nuit. Un cauchemar, le Portugal au mois d’Août.
Des souvenirs plein la tête.

Et cette putain de Marmotte qui ne veut pas !
« On ne vient pas chez moi ! Ils vont toucher mes comics ! Ils vont fouiller partout ! Ils vont casser des choses ! ON LES CONNAIT PAS ! »
- Mais eux non plus, ils nous connaissent pas, merde !
- ON LES CONNAIT PAS ! Personne que je ne connais pas entre chez moi ! Tu as compris ? Je ne veux chez moi ni chat, ni inconnus, ni ta copine lesbienne Marie-Cécile qui pue si fort des pieds qu’on a dû vendre le tapis sur Ebay la dernière fois !
- Mais elle a un problème de thyroïde, Marie-Cécile !
- Elle a la thyroide au niveau des chevilles ?! Prends moi pour une buse. Non, c’est définitif, ne reviens pas dessus.
Il part alors s'enfermer dans une de ses colères froides où il fait semblant que je suis transparent pendant deux heures. Il passe mille fois dans l'appart, le nez en l'air, le regard noir.Et je vous jure qu'il peut très bien le faire, ça lui pose aucun problème. Même un week-end entier.
Alors j'ai remis le couvert, une fois, dix fois, je me suis dis, saleté d'espagnol, je t'aurai à l'usure. Mais tu peux y aller, enfoiré d’animal de sa race, il a pas cédé UN POUCE DE TERRAIN !
Je sais plus quoi lui dire… On nous file un appart de 150 m2 à New York, on nous file une villa à Los Angeles (avec voiture !), on nous file un condo à Hong Kong, tu penses, nous on a 70 m2 modernes en plein Paris, tu vois le truc, les gens ils font la queue pour venir, toute l’année. On paye que l’avion, on achète la bouffe qu’on aurait achetée ici de toute façon, on peut glander dans une vraie maison chaleureuse mais non.
RIEN ! Il veut RIEN savoir.
Je sais plus quoi lui dire.
Parlez-lui, vous, je sais pas, vous trouverez peut-être l'argument qui tue...


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