(17) Le mari et les enfants d'abord

Date 8/10/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

(20 histoires d'hôpital proposées par vous)

Avertissement : Dites vous que j'ai tout inventé ce qui va suivre, voilà, c'est le plus simple


C’est Olivia qui m’en parle en premier, un soir, alors que je lui demande à quelle heure est la réunion mensuelle, au siège du groupe.
- Neuf heures. Mais arrive vers 8h30, parce que "Verminata" nous regarde arriver de la fenêtre du premier et ne supporte pas qu’il y ait un dernier.
- C'est-à-dire ?
- Si tu es le dernier à rentrer dans le bâtiment, ça sera ta fête pendant la réunion de service. Bon, encore, toi, ça passe, tu viens d’arriver mais tu vois, Max, ça fait onze ans qu’il est là, le mois dernier, pan, sur sa tête. Elle ne l’a pas lâché ! Elle ne l’a pas lâché !
- Ça se traduit comment ?
- Elle te balance des piques pendant toute la réunion. Si ça ne suffit pas, elle continue par des insinuations (« mauvais infirmier, tes patients appellent tout le temps pour se plaindre de toi ») et si vraiment tu n’as toujours pas répliqué, mais c’est rare, parce que tu ne supportes pas qu’on dise n’importe quoi sur toi, normal, tu vois ? Et bien, là, elle dégaine l’artillerie. Elle se lève, allume son cigare et commence à tourner autour de la table. Tu te souviens de cette scène de film avec Al Capone qui tient une batte de baseball et qui passe derrière chacun de ses lieutenants pour en punir un mais on sait pas lequel ? Tu te souviens ? Là, elle fait pareil, mais on sait tous que c’est pour le maillon faible que ça va tomber. Alors la première fois, elle te passe derrière et elle dit rien, la deuxième fois, non plus et, au troisième passage, pan, ça hurle d’un coup… Elle te secoue la chaise en criant dans tes arrières : « mais oui, c’est à vous que je m’adresse, madame, vous qui n’écoutez rien, vous qui ne foutez rien, vous êtes nulle ! On ne peut rien vous demander, vous ne savez pas travailler correctement ! Et ne m’interrompez pas, ou alors faites le en français correct, au moins ! Ça ne se dit pas « Excusez-moi mais… ». On doit dire « Je vous prie, Madame, de pardonner mon interruption ! »… et là je vous autoriserai à parler.

D’un coup d’un seul Olivia vient d’illustrer ce que je ressentais depuis un mois, dans mon estomac. Une angoisse vaguement diffuse, un mal-être léger et inexpliqué, chaque fois que je passais la porte de la maison mère pour aller compléter ma formation d’origine. Je n’avais pas été embauché par la Big Boss directement mais elle avait validé ma prise de poste. La voir débarquer dans la salle de réunion, cigare au bec, criant des ordres à un type dans le couloir puis, subitement, prenant une douce voix pour se présenter, suave, m’avait donné des frissons :
- Bonjour, je suis Eglantine de Peycharoux. La directrice. Vous êtes le petit dernier ?
- Ron.
- J’ai signé votre contrat de travail, il vous attend dans le bureau de ma secrétaire. J’espère que vous vous plairez parmi nous… (regard façon « IRM cérébral » qui me fait reculer de quelques centimètres)… mais de toute façon, si vous ne me plaisez pas, vous serez le premier au courant… (rire mondain).

Je l’avais crainte dès la première seconde. J’avais travaillé à l’infirmerie du groupe Morlaix, 180 000 employés dans le monde, à deux pas du bureau de Mr Morlaix himself, qui venait souvent se faire prendre sa tension. J’avais bossé en salle d’op. avec un chirurgien tellement chiant qu’il refaisait durant des heures ce qu’il estimait avoir raté, en mettant toute son angoisse sur le dos de l’infirmière. J’en avais vu des ego, des salauds, des malades mais là, comme elle, je crois que je touchais du doigt la médaille d’or de la Folle Furieuse. Trembler de peur devant sa patronne, à 32 ans, un grand gaillard comme moi, qui allait me croire ? Mes collègues. Eux aussi comprenaient très bien.

Olivia reprit :
- Tu demanderas à Sylvie, je l’entends arriver, de te raconter la fois où la Patronne a convoqué son mari…
- Ah, le mari de Sylvie travaillait dans la boîte, aussi ?
- Non. Justement. Mais la Patronne l’avait convoqué, et il était venu.

Je dus attendre quelques semaines de plus, car Sylvie se méfiait de tout le monde, la peur rend parano, mais elle finit par me cracher le morceau, un samedi matin que nous étions tous deux de permanence au bureau.
- C’était il y a dix ans. On n’avait pas les ordis encore, on travaillait sur des fiches bristol, ce n’était pas très pratique pour recenser les clients mais on faisait avec. Quand une fiche était remplie de partout, on en agrafait une autre. Nous faisions les tours des médecins et des cliniques avec ça. Visiteur médical, déjà, ce n’est pas drôle, tu vas voir, mais avec des outils qui dataient de la préhistoire, on avait l’air de comiques devant les toubibs. Les autres visiteurs des autres labos avaient de super voitures, nous on roulait dans des R25, des paquebots à garer, qu’on avait hérité de l’APM, on voyait encore le logo sur les portières qu’avait été mal gratté. Pour se faire rembourser l’essence, je ne te raconte pas le bazar. La patronne estimait que nous devions dépenser 100 francs par semaine d’essence, si nous étions bien organisés, c’était ses calculs à elle. Elle ne voulait pas de facturette, la comptable était déjà débordée. Alors, d’autorité, elle nous remboursait 400 francs d’essence par mois, et pas un sou de plus. Si nous avions dépassé le budget, c’est que nous étions mal organisé, point. Moi, je travaillais à la limite de mon secteur alors je mettais souvent plus de 800 francs et mon mari était hystérique que je ne réclame pas… mais que voulais-tu que je fasse ? Il était au chômage depuis un an, on avait les trois garçons, le plus grand entrait au collège. Tu connais la boîte, on est bien payés… Tu vois la patronne ? Je n’allais pas me pointer en lui demandant le remboursement de mes frais, ça aurait été le tsunami.
Un jour, mon mari suit à l’Anpe une formation pour devenir informaticien. Il est tout content, ça lui plaît beaucoup, lui qui n’a jamais touché à un ordi de sa vie (c’était les premiers pour le grand public, à l’époque) passe des heures dessus, rentre en retard, sympathise avec un type de l’anpe qui arrive même à nous prêter un pc pour un mois, que Laurent puisse taper des listings pour un patron. Ce n’est pas très bien payé mais c’est enfin son premier boulot. Un soir, je rentre et il me dit « Sylvie, tu n’en as pas marre, de tes fiches Bristol ? Tu ne voudrais pas que je te rentre les noms de tes patients et de tes médecins dans l’ordinateur ? Je te crée un fichier sous Word et comme ça, le matin, tu n’auras qu’à imprimer ta visite du jour… Toutes tes données seront stockées dans l’ordi… D’ici un mois ou deux, on aura les moyens d’avoir le nôtre. Tu vas gagner un temps fou ». J’accepte, bien sûr.
Laurent passe un week-end entier à rentrer toutes les adresses, les numéros de téléphone et les petits détails pour chaque médecin (nombre d’enfants, prénom du conjoint, tout ce qui nous aide quand on offre un cadeau à Noël). Le lundi, il me sort ma feuille de route. Je suis super fière, effectivement, ça en jette plus que mes bristols, je peux les ranger dans un grand classeur très chic, si j’annote au stylo, le soir Laurent corrige sur le logiciel, les médecins me trouvent super moderne (c’était il y a 20 ans, sois gentil de ne pas te moquer) et moi je GAGNE DU TEMPS !

Va savoir comment, la patronne l’apprend. Pique une colère monstre et m’appelle un soir à la maison, tard.
- Sylvie ! Je suis très déçue ! Très déçue par votre comportement inadmissible ! Comment avez-vous osé trahir ma confiance de la sorte ? Comment avez-vous pu penser une seule seconde que je ne le saurais pas ?
- Mais c’est juste un fichier avec des adresses, au propre, pour mieux travailler et…
- C’est très grave, ma petite dame, très grave, d’avoir brisé la confidentialité qui nous unit à nos clients au nom de votre couple. Ce pauvre type que vous avez voulu quitter dix fois, vingt fois, et devant qui vous rampez encore une fois de plus. Combien de fois vous ai-je dit que ce crétin ne vous méritait pas !! Combien de fois ??
- Plein de fois, madame.

Je coupe Sylvie :
- Attends, attends, tu lui racontais ta vie privée ?
- Au début, oui. Elle me fascinait, elle était toute gentille, pleine d’attention, je crois qu’elle était amoureuse de moi ou pas loin, en tout cas. Moi, je débutais en mariage, je n’étais pas heureuse mais le divorce, jamais ! Plutôt crever que de divorcer !
- Et elle savait tout sur toi ?
- Euh oui, on avait été toutes les deux à un congrès, elle n’aime pas conduire seule, alors elle m’avait proposé de partir avec elle, nous avions beaucoup échangé… Tu sais, ce n’est pas que le monstre que tu vois, elle a aussi plein de qualités… Elle est très intelligente, elle comprend tout de suite les situations… Quand Laurent est tombé au chômage, elle l’a su et elle me faisait livrer, tous les vendredis, sur le bureau, des tickets repas, un carnet entier… Ne le répète pas aux filles…
- Non, non… Mais attends, elle l’a convoqué, lui ?
- Oui. Au téléphone, elle me hurlait dessus, à la fin et puis d’un coup, elle m’ordonne de lui passer Laurent… Je ne comprends pas… Elle insiste. J’appelle Laurent, qui écoutait tout depuis le salon. Il prend le combiné.
- « Monsieur ! Je vous convoque demain à onze heures dans mon bureau. J’exige une explication sur votre conduite inqualifiable ! Je saurai quelle suite donner à cette regrettable histoire ! Soyez à l’heure ! ». Et elle avait raccroché.

Sylvie soupire :
- Tu sais, Laurent était au chômage, j’étais la seule à nourrir tout le monde…
- Ne me dis pas que Laurent est allé dans le bureau de la patronne alors qu’il n’était même pas employé de la boîte ????
- Si, si, bien forcé (elle rougit de honte, encore, pour une histoire qui a l'âge de voter)… Que voulais-tu qu’on fasse ? Lui en plus, il était mal, tu sais, il était syndiqué, il connaît bien les lois, les patrons, les prud’hommes. C’est son truc, la légalité. Il m’a pris dans ses bras, parce que moi j’étais effondrée, je nous voyais déjà tous les cinq à la rue, à ne plus pouvoir payer les traites du pavillon, il m’a serré fort contre lui et il m’a dit « Sylvie, pour toi, je vais y aller ». On n’a pas dormi de la nuit. Le lendemain, nous étions tous les deux dans le secrétariat, à attendre son bon vouloir, tu sauras un jour comment elle aime convoquer les gens à heure fixe, s’assure qu’ils sont bien là et les fait poireauter ensuite deux plombes pour le plaisir de voir monter l’angoisse. Elle jouit de nous voir mal, je ne sais pas si tu peux imaginer. La porte s’ouvre enfin, Laurent passe le premier. J’entends des hurlements pendant dix minutes, tout le monde rase les murs dans le couloir. Les cris sont ceux de la patronne, mon mari ne réplique pas. La porte s’ouvre enfin, Laurent sort, blême. Je vois à ses yeux qu’il est à deux doigts de pleurer. Il me dépasse en me soufflant :
- Quelle salope. Je n’ai rien dit pour toi… pour toi… Vas-y, elle veut te voir…

J’entre. La patronne, assise confortablement dans son fauteuil cuir, savoure son cigare. D’un sourire merveilleux, suave, presque tendre, elle me montre ma chaise, en face d’elle. Ses mots sont du miel, ses gestes presque maternels à mon encontre, elle a changé du tout au tout… Et sa première phrase résonne encore dans ma tête :
- Voyez ma petite Sylvie, c’est comme ça qu’on les mate, les hommes. C’est comme un chien, un homme, ça se dresse, une fois, pour toute la vie. Je vais vous apprendre à ne plus vous laisser marcher sur les pieds. Vous prendrez bien un sucre dans votre thé ? J’ai des macarons, je sais que vous les aimez… Approchez vous… mais approchez-vous donc… je ne vais pas vous mordre… (rire délicat qui me glace le sang)… Allons, allons, c’est fini, tout ça. Allons, allons.

La rumeur disait que Sylvie avait couché un temps avec la patronne. Je pense que c’était vrai. Même vingt ans plus tard, toujours mariée et extatique sur son Laurent, il suffisait de dire une chose devant Sylvie pour que la patronne l’apprenne dans la semaine.



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