(5) Vent frais, vent du matin

Date 17/9/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

(20 histoires de patients, d’hôpital, proposées par vous, ici dans les commentaires.)


Je redoute ce moment depuis quatre jours, déjà. Comme un con, pour ne pas oublier à quel point elle était sale, j’ai écrit « c.r.a.d » dans la case « particularité » de son dossier informatique. J’avais une explication si on me demandait : « crad » c’est pour « compte rendu à docteur » absolument, son médecin se plaignant de ne jamais recevoir mes observations quand j’y passe.
Tous les six mois.
Nous y passons tous les six mois, et voilà, j’ai eu beau prétendre oublier, compter les ponts, les fériés, vouloir refiler le bébé à ma collègue qui n’habite pas loin et qui s’est doutée du truc, raté, non, c’est bien à moi de le faire et, c’est aujourd’hui. Je m'en veux de noter qu'elle est crade, ça me colle la pression des jours avant, redoutant même durant le week-end mon passage du lundi matin. Je me jure de ne plus le noter, après tout, une bonne petite surprise, de temps en temps, ça ne fait pas de mal, en arrivant : "ah oui, c'est vrai, c'est elle...Oh, j'avais oublié...".

Elle a un aérosol dont elle ne se sert pas. On passe relever le compteur (qui reste éternellement bloqué sur 21 h d’utilisation depuis quatre ans), pour marquer le chiffre sur un cahier. Le relevé part chez le médecin, qui signe une prise en charge d’une année supplémentaire, permettant à ma boîte de toucher des sous. Nous avons reçu la consigne de ne pas retirer le matériel des gens qui ne s’en servaient pas, une petite rentrée d’argent reste tout de même de l’argent, dans les caisses. S’ils savaient combien ils puent, ces 42 euros mensuels qu’elle nous rapporte, je me demande ce qu’ils en feraient.

Je gare la voiture, coupe la clim. Soleil de plomb. Mois d’août. Même pas onze heures, déjà trente degrés. Je me doute bien que sa crasse chauffée ne va pas sentir meilleur, loin de là. En ouvrant le coffre, je farfouine un petit peu, espérant secrètement que mon écharpe s’y trouve encore, dans ma poche à urgence. Travaillant toute l’année à domicile, j’ai toujours, dans la voiture, une poche de rechange, en cas d’incident (trombe d’eau, patient me vomissant dessus, vêtement tâché par la mayo tombée du sandwich avalé en dépassant un camion sur L’A4, le portable dans l’autre main). Y sont glissés : une paire de chaussures, des chaussettes, une polaire, un tube d’aspro, de vieilles lunettes de soleil (va conduire 8 heures sans lunettes de soleil, toi) et mon écharpe noire datant du lycée, la Chevignon élimée qui a connu les manifs Devaquet, ou presque).

Comme un Afghan qui s’apprête à s’infiltrer ni vu ni connu sur une base russe, je la tourne autour de mon visage quatre fois, bien serrée par un nœud, derrière ma tête. Ne surnagent que mes yeux. Je prends la bombe désodorisante des chiottes que j’ai volée hier au soir au boulot, saveur Pin de Corse, et je vaporise directement sur la petite bosse de laine sous laquelle se trouve mon nez, en fermant les yeux. Je cours presque vers sa porte. Je sonne. Quelques secondes après, une odeur fétide jaillit de l’entrebâillure :
- OUAIS ? C’est pour ?
- L’infirmier, madame Suskind ! Je viens vérifier le compteur de la machine…
- Mais vous êtes encore malade !
- Oui, j’ai la grippe…
- Comme la dernière fois… Et la fois d’avant… Ben dites donc, vous manquez pas de bol, vous, dites donc, ça alors, dites donc…
- Bon, je peux entrer ?
- Ouais. Et essuyez vous les pieds, pour pas me salir mon lino.

Je pense qu’elle doit être sérieuse, en disant ça, même si le lino colle à mes semelles à chacun de mes pas, un peu gluant de crasse, de poussière. Il y a des cafards, je le sais, j’en ai écrasé un la dernière fois et j’ai dû jeter la chaussure… Il paraît qu’il ne faut jamais marcher sur un cafard, ça repousse partout où on pose le pied, après. Je dégoulinais déjà dehors mais là, c’est le pompon. Les fenêtres sont fermées, il fait une température atroce à l’intérieur. Malgré mon Pin de Corse, je sens la puanteur lentement pénétrer sous l’écharpe, tellement rapidement que j’en ferme la bouche, ralentissant encore un peu plus ma respiration qui ne se fait plus que par le nez. Je cherche des yeux l’appareil sur la table… Il n’y est pas…
Elle se tape le front :
- Oh ben c’est con, je l’ai laissé en haut, dans la chambre ! Suivez-moi !

Dans l’escalier, je me retrouve à quelques centimètres de ses grosses fesses et de la trace ma foi assez droite de merde séchée se trouvant à la raie des deux. « C’est un peu comme dans l’avion » que je me dis pour penser à autre chose : « suivez les traces au sol pour sortir de l’enfer ». Toi tu as des traces au cul, des cafards, des ongles noirs, quelques poils de barbe et une bonne grosse moustache grise que tu ne rases plus depuis la mort du Christ. Je crois que je te déteste, que je déteste mon métier, que je déteste le monde entier et puis voilà, un gros sac de haine, dégoulinant de chaleur et d’enfermement, puisque me voilà bien, je commence à étouffer de la tête sous mon écharpe. Même pas arrivé dans la chambre et des sensations claustros de partout. Je suis en nage sous ma chemise. Mes lunettes glissent.

Un matelas, jeté par terre. La tapisserie, autrefois grise, est marron de crasse à l’endroit que les cheveux touchent depuis un demi-siècle. Un seau gris, plein de pisse froide, attend d’être vidé, à coté de la télé. Deux serviettes hygiéniques y prennent un bain rafraîchissant, sûrement les seules à se sentir au frais dans tout le quartier. Le chat lèche la table de nuit avec amour, du moins la grosse assiette séchée ou traînent encore quelques raviolis.
Elle se tourne vers moi, perplexe, après avoir fouillé longuement les alentours du lit :
- Ça vous embête de revenir demain ? Je crois que mon ami l’a rangé quelque part sans me prévenir ! Je vous offre un café pour vous être dérangé pour rien ? Une bonne odeur de café, moi, ça me donne du soleil pour la journée, pas vous ?


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