(2) Madame Charnel

Date 11/9/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

(20 histoires de patients, d’hôpital, proposées par vous, ici dans les commentaires.)


Elle a soixante sept ans. Et moi 25. Elle me sourit, de toutes ses fausses dents, à chaque fois que je rentre dans sa chambre. Me gourmande :
« Oh, vous êtes déjà là ? Mais je n’ai pas eu le temps de me faire belle », minaude t’elle, avec un petit rire de gorge. Elle finit de se maquiller, rapidement, se regarde dans son petit miroir, puis, de nouveau, me sourit :
- Oh, mais vous êtes allé chez le coiffeur, Ron ?
- Oui.
- Regardez moi comment il est tout mignon, tout propret, avec sa petite barbe naissante, ses deux beaux yeux verts et ses grands bras musclés.
- Je ne suis pas musclé.
- Mais si, mais si… (elle rit de nouveau)
- Bon, je vous sonne le brancardier, c’est l’heure de la kiné, madame Charnel, il va falloir y aller…
- Attrapez-moi le parfum, je vous prie.

Alors que je lui tends, elle caresse ma main une petite seconde avant de saisir la bouteille. Elle hoche la tête, satisfaite :
- Oh, qu’il a la peau douce !
- Partout. Pas qu’aux mains ! Allez, hop, à la kiné, mémé !
- Haaaaaaaaan ? Mais il est atroce ! Qu’est-ce que vous venez de dire ?
- « Mémé » !
- Mais vous êtes un mufle !
- Non, je suis un jeune homme dragué par une dame qui a l’âge exact de ma grand-mère.
- Et alors ? Ça vous empêche d’être gentil avec les femmes ? Vous pourriez faire un effort, tout de même !
- Madame Charnel, tous les matins depuis deux mois vous me draguez lourdement. Aujourd’hui, je vous dis juste que je n’ai pas l’âge pour tomber dans vos bras.
- Si vous saviez, mon petit, si vous saviez… La mère Charnel pourrait vous réserver des surprises. Allez ! Dehors le mufle, il sort de ma chambre !

Elle n’a pas l’air spécialement en colère, mais au moins elle me fichera la paix, ce matin. Alors que je croise en sortant Jérôme, le jeune brancardier, lui faisant un clin d’œil, j’entends la voix de Madame Charnel, toute chatte, s’extasier :
- Oh, vous êtes déjà là ? Mais je n’ai pas eu le temps de me faire belle !
- Pas grave m’dame, on descend en kiné. Pas besoin d’être belle pour la rééducation, vous allez suer comme une vache, après votre maquillage il coule, on dirait un animal, vous savez…
- Paaaaaaardon ?
- UN RATON LAVEUR ! (que je gueule dans le couloir)
- OOOOOH les mufles !


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- Rooooooon, j’ai mal, là.
- Où ça ?
- Là ! (elle me montre un point juste au dessus du sein gauche)
- Montrez-moi.
- Oh, vous me gênez, je ne sais pas si je peux … (dit-elle en arrachant presque son chemisier prune à boutons dorés)… C’est ici, c’est là…

Je me penche sur ses vieux seins et observe, je ne vois rien de particulier. Elle reprend :
- C’est quand j’inspire, figurez-vous que ça me fait tout un point de côté, là… (elle me remontre le sein)
Je tends le doigt :
- Là ?
Elle saute sur ma main et la plaque contre sa poitrine :
- Oui, là, vous ne sentez pas la petite boule contre votre paume tout chaude ?
- Je sens surtout que vous me broyez les phalanges, madame Charnel.
- Il me faudrait un massage à la Biafine, je crois… (dit-elle en alliant la parole au geste, massant de ma paume compressée le haut de sa poitrine, en poussant de petits cris discrets)…Hi…Hi…voilà…Oulala… Que ça fait mal… Oulalala…
- Bon, ça suffit, ces bêtises !

Je tire comme un fou sur ma main pour me défaire du piège et, y arrivant enfin, je croise le regard outré de Madame Huguero, sa voisine de chambre, qui fait toc-toc de son index sur la tempe, me signifiant, comme si je n’avais pas encore compris, que la mère Charnel a un train neuronal à grande vitesse installé entre son entrejambes et sa tête dont je viens de siffler le signal du départ.

Le Dr Magnus Carlson éclate de rire, quand je lui raconte. Il savoure mon anecdote, mon air penaud, mais sent le début d’agacement infirmier qui va vite empoisonner l’atmosphère s’il n’intervient pas. En se penchant dans le tiroir, il saisit une ordonnance, griffonne deux mots et me la tend.
- C’est quoi ?
- Lavement. Trois litres. Tu lui fais demain et tu lui expliques qu’elle doit avoir le colon plus transparent que les rideaux en coton blanc de chez ma mère.
- Un lavement ? Mais elle est en rééducation pour une prothèse de hanche… Elle va pas comprendre…
- C’est les ordres du docteur. Elle se plaint de constipation chronique depuis deux mois… Ça va la déboucher… et elle aura surtout beaucoup moins de désir pour toi quand elle t’aura montré ses fesses dégoulinantes assises sur une bassine en fer pendant trois heures, à boire une solution au fer noir dégueulasse. Elle va péter et chier devant toi, toute la matinée. Tu vas voir, ça m’étonnerait qu’elle t’embête après ça.

Effectivement, elle avait gueulé comme un putois, la vieille carne. Mais elle s’était calmée.

***********************

Le jour du départ, je la vois avancer lentement, avec sa canne, vers l’ascenseur. Je donne les papiers à sa fille, souris mécaniquement en appuyant sur le bouton d’appel et me penche vers la mère Charnel pour lui serrer la main.
- Oh, une petite bise, même pas ? Allons, allons, Ron, c’est le dernier jour !

Je souffle. Hésite. Bah, après tout, puisqu’elle se casse !
Je m’incline vers elle pour l’embrasser, elle pose sa canne, tend ses bras et, alors que je lui claque la bise, me prend vigoureusement les fesses de ses deux mains, qu’elle malaxe deux bonnes secondes, alors que je reste scotché, comme une andouille surgelée, totalement médusé, à la regarder faire.
Victorieuse, elle me fait un clin d’œil et recule vers l’ascenseur :
- Ça, c’est pour le lavement ! Ah, depuis le temps que je rêvais de le faire !

Sa fille avait la bouche encore plus grande ouverte que la mienne.


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