(7) Avoir un bon copain

Date 20/9/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

(20 histoires de patients, d’hôpital, proposées par vous, ici dans les commentaires.)

J’avais un super pote, à l’école, qui était élève comme moi, nous étions dans la même promo, assis à côté, nous échangions nos notes, nos polycopiés, buvions des pots à la sortie, et nous demandions, quand c’était possible, à aller ensemble sur les mêmes lieux de stage. L’entente était totale. On parlait ciné, voitures, avenir, métier. On évitait le sexe, d’un commun accord, mais ça m’allait très bien, à cette époque.

Je ne sais pas pourquoi mais, à chaque fois que Ben et moi allions en stage tous les deux, je remarquais toujours, en milieu de stage mais plus encore sur la fin, une sorte de crispation dans l’équipe encadrante, crispation à mon encontre. Ce n’était pas bien méchant mais ça pouvait aller loin, des fois, lorsque je me prenais des remarques sur les qualités de Ben :
- Oh, Ben, lui, il a compris du premier coup ! Ben sait déjà le faire, pas toi ? Mais pourquoi tu poses la question, Ben nous a dit que vous aviez eu le cours dessus, normalement tu devrais être au courant…

Ça me gonflait, régulièrement, et j’en parlais à Ben qui était super gêné, du coup, il rougissait, s’excusait, me disait qu’il n’avait pas voulu me causer du tort, qu’il avait parlé librement de l’école, de notre apprentissage, l’équipe avait dû comprendre de travers. Je lui pardonnais, sachant pertinemment que les infirmières encadrantes, souvent lassées de leur boulot, empêtrées dans la routine, se détendent les nerfs sur les élèves de passage : enfin un peu d’animation dans ce service ! Je devais servir de bouc émissaire malgré moi, comme cela nous arrive à tous.

Un jour, en gastro, néanmoins, j’arrive un matin dans le service et je trouve l’équipe particulièrement remontée contre moi, depuis mon départ de la veille. J’ai visiblement oublié de faire un truc important, qu’on me reproche de façon agressive. Je pose des questions mais les nanas se lèvent pour partir à la fenêtre, fumer leur clope. Personne ne répond. J’apprends de la bouche d’une aide-soignante que la surveillante a supplié hier tout le monde, voyant qui pouvait rester un peu plus tard dans l’après-midi car il y avait de la surchauffe au bloc et toutes les mains seraient les bienvenues, en haut, dans le service… Personne ne m’avait demandé, j’étais parti à deux heures pétantes. Ben, visiblement, était resté toute l’après-midi, ce qui expliquait son absence ce matin. Et son arrivée tardive, vers 10 heures.

Je le vois passer dans le couloir, fier comme un paon, je le hèle, il me salue de la main mais continue sa route. Je jette mes gants dans la bassine, sors de la chambre et lui saute dessus :
- Ben, tu savais hier que la surveillante avait demandé de rester un peu plus dans le service, pour aider ?
(Il rougit)
- Euh oui, oui, je l’avais entendu mais je… euh… tu le savais pas, toi ?
- Non. Tu aurais pu me le dire, je t’ai croisé juste avant de me changer et tu m’as dit que tu voulais prendre ton temps pour lire des dossiers… Je comprends pas… Tu savais que tu allais rester pour filer un coup de main et tu m’aurais menti ?? Je comprends pas… Dis moi que je me fais des films…

Je le regarde, gentiment, persuadé qu’il y a une explication rationnelle à son comportement, forcément. Et je le vois lentement se décomposer, cherchant au fond de son cerveau une excuse si vaseuse qu’il a du mal à l’articuler, bafouillant trois conneries avant d’y renoncer. Il finit par hausser les épaules.
- Ben… Tu as fait EXPRÈS de ne pas me dire qu’il fallait rester ? J’hallucine ! Mais pourquoi ?
- …
- Mais c’est… fou ! Je…
- …

Le patient gueule un coup dans la chambre (je l’avais oublié, celui-là) et je fais un signe à Ben qu’on se reparlera plus tard. Je finis la toilette, cogitant à deux mille, tournant et retournant le problème, ne comprenant rien à cette histoire. Après avoir fini de ranger la chambre, je salue mon petit vieux et file dans le couloir, à la recherche d’une aide-soignante, pour continuer le tour des chambres. En passant devant la 412, porte entrebâillée, j’entends la voix de Ben, dans la salle de bains, qui s’adresse à l’infirmière :
- Ah mais il est comme ça, tu sais, tu peux jamais lui faire confiance, moi j’ai eu beau demander plein de fois qu’il fasse un effort, je vais te dire, je crois qu’il est pas fait pour ce métier, Ron… En plus, tu sais, il aime pas les patients, ça se voit qu’il se force. Même l’équipe, ici, il ne vous aime pas, tu sais…
- Ah bon ?
- Ouais. Surtout celles de ce matin, toi, Janine et Carine, parce qu’il sent que vous avez tout compris de lui.


Il y a eu des moments dans ma vie où j’ai fait de grandes scènes, des hurlantes dignes de l’Acte II, avec décors, costumes et orchestre. J’en avais besoin, à ce moment là et ça m’avait détendu. Et il y eut cette matinée où, je ne sais pas pourquoi, je sentais qu’il me fallait juste pousser la porte et le regarder sans rien lui dire.
Ce que je fis.
Cinq longues secondes.
L’infirmière ne prononça pas un mot. Ben resta debout, sa bassine à la main. Et moi, après mes cinq secondes à le fixer, je fis demi-tour en fermant doucement la porte.

Il eut 18 au stage. Moi, 14.

Il tenta de s’excuser mille fois, jusqu’au dernier jour de la formation, trois années plus tard, mais je ne voulus rien entendre. Je regardais ailleurs quand il me parlait, je changeais de pièce. J’étais persuadé à cette époque que l’hypocrisie, la perfidie ou la médisance étaient des caractéristiques purement féminine, je n’avais jamais rencontré de ma vie de garçon méchant, tout simplement méchant.

L’année suivante, aux Urgences, on nous remit nos feuilles de stage. 18/20. J’étais fier. En voyant celle de Ben, 18 aussi, je tiquais un peu mais ne dis rien devant Martine, l’infirmière incroyable qui m’avait encadré. Je n’avais pas volé ma note, loin de là. Elle surprit néanmoins mon coup d’œil sur sa note de stage et me sourit. D’un petit coup de stylo, elle ajouta 0.25 à mon 18 ce qui me fit monter les larmes aux yeux. Elle me prit dans ses bras :
- Ron, ne jalouse pas les gens méchants… C’est une perte de temps… Il est compétent mais il est mauvais comme une teigne… Les patients ne vont pas l’aimer, les collègues non plus. C’est de la graine de cadre infirmier pour faire des audits. Sur du court terme, il passe très bien, mais à la longue…
- Ok, ok. C’est juste que ça fait mal de le voir réussir en écrasant ses proches…
- Apprends à t’endurcir, tu en verras d’autres. Beaucoup, beaucoup d’autres.

(Elle avait raison, Martine)


Le jour du diplôme, la liste des reçus est affichée sur la porte de l’école, classés par note. Je commence par le bas, forcément, habitué à ne pas voir mon nom dans les hauteurs du classement, et je commence à avoir des sueurs froides en arrivant dans les dix premiers… Merde… Plus que 8, plus que 5… Oh putain, je sors second de ma promo ! Second ! Je saute dans les bras de ma meilleure amie, une prof vient me féliciter, je reviens de loin, après avoir merdé ma pratique, un mois plus tôt. A quelques pas, Ben fume une clope, il est seul. Son nom figure au milieu du tableau. J’ai quand même envie d’aller lui dire au revoir, une dernière fois, en souvenir des jours heureux et parce que je suis peut-être plus poli que lui, lorsque Agnès, une copine, me stoppe :
- Non. Tu restes là ! Quand il est arrivé et qu’il a vu ton nom en deuxième position, il a gueulé bien fort que la secrétaire devait être totalement bourrée pour avoir tapé la liste en commençant par la fin… Alors tu restes là et tu viens avec nous. Allez, tu nous suis, on va dépenser des sous qu’on a pas, à la Fnac !



(Le must, quand même, il faut que je vous raconte. Octobre 2006, il me voit en direct sur France 3, va dans google, trouve le site et m’envoie un mail pour me demander comment je vais, depuis le temps… Comment je vais ? Super bien, ducon. Tu as attendu onze mois pour avoir ma réponse mais la voilà : je vais SUPER bien, ducon.)


© RW 2007 Textes déposés.


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