(3) Logan's run

Date 12/9/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

(20 histoires de patients, d’hôpital, proposées par vous, ici dans les commentaires.)



Huuum, Renaud l’interne, comment il est trop sexy, avec sa grande blouse blanche toute tachée d’encre, ses livres épais dans les poches, sa règle pour mesurer les angles d’ouverture au genou (me demandez pas le nom), ses dizaines de fiches sur tout et rien, ses grandes lunettes rondes. Il a les cheveux en bataille, des taches de rousseur sous les yeux, bleus les yeux, d’un beau bleu outremer. Il sent bon. Il sourit tout le temps, tout le temps, il n’est jamais pressé. Il porte un petit 501, des converse, une chemise à carreaux. Il déjeune d’une pomme. Il m’appelle par mon prénom et ça me fait du bien au moral. C’est simple : tout le monde est amoureux de lui, même moi.

Son métier est difficile, il l’apprend sur le tas. Il fait la visite avec le médecin chef (qu’il nomme le « Patron ») et, en entrant dans chaque chambre, il doit présenter le patient, la pathologie. Le Patron l’écoute, hoche la tête, pose des questions que même Pic de la Mirandole hésiterait devant et Renaud, il rougit, il hésite mais il répond. Oh là là, qu’il est mignon, quand il répond. Souvent le patron lui demande de rajouter un gramme d’antibio, ou de programmer un examen complémentaire, alors Renaud il le note sur le cahier et puis ensuite on passe à la chambre suivante.

Un jour le Patron arrive, furieux, et il me gueule dessus, sans passer par la case « relation sociale standard dans société humaine hiérarchisée » :
- Mais bordel de con, tout le monde marche sur la tête dans ce service ou quoi ! J’avais demandé expressément hier qu’on perfuse le type et qu’on lui passe son antibiothérapie en IV, et qu’on voie pour une transfusion demain… Pourquoi ça n’a pas été fait ??

Je meurs de peur dans mes sabots blancs, je me vois déjà en cours d’assise, habillé en noir, pleurant dans mon mouchoir face à un juge teigneux. Je me jette sur le cahier, pour chercher une trace de la prescription, mais je ne le trouve pas, ce foutu cahier, qui pourtant est toujours rangé dans le poste de soins…
Je fouille, je soulève, je peste et j’entends le patron derrière qui hurle et part en claquant la porte. Super mal à l’aise, je me pose une seconde pour réfléchir… et je reste persuadé de n’avoir rien vu de particulier prescrit ce matin à mon arrivée, sinon je l’aurais noté en rouge et souligné… Une perfusion sur mon secteur, une perfusion en cours, ça se surveille, ça se sait, ça se note. Je demande à ma collègue d’en face si elle est au courant, elle me répond que non, pour elle, il n’y avait pas de perf de prévue la veille.

Etrangement, le cahier réapparaît dans l’après-midi et, à mon grand désarroi, la prescription est bien là, en toutes lettres, datant bien de la veille. C’est donc un oubli total de ma part. J’en suis malade comme un chien, je vais pour présenter mes excuses au patron qui m’expédie en deux secondes sur la surveillante. On verra bien en fin de mois si mon contrat est renouvelé (Fonctionnaire en CDD, vous ne le saviez pas, hein, mais nous sommes des milliers…). Gentil Renaud me console en me disant que les erreurs, ça arrive. Il me masse les épaules, même, et j’en viens à oublier mes soucis.

Dans la soirée, la fille qui travaillait la veille appelle pour dire qu’elle est malade, pourra pas venir le lendemain, blablabla, j’en viens à lui parler de mon oubli et elle me coupe tout de suite :
- Attends, y’avait rien de marqué dans le cahier hier au soir quand je suis partie. Le Patron l’a dit à l’oral mais Renaud ne l’a pas marqué. Moi, si c’est pas marqué, je fais pas, désolée, c’est pas mon métier, je ne pose des perfusions que sur prescription médicale. Méfie-toi de Renaud, je suis sûre qu’il l’a rajouté en douce ce matin, après être passé dans la chambre, il a dû se rendre compte qu’il avait oublié de le noter la veille…
- Non ?? Bah !! T’es parano, il est adorable !! Il me l’aurait dit !! C’est pas le genre à faire ça, non ?
- Méfie toi, je te dis, méfie toi.

Deux jours après, à la visite, le Patron décide de faire une prise de sang à jeun pour un patient le lendemain, je vois Renaud hocher la tête et ne pas le marquer de suite. Je me dis que je vais le lui rappeler pour ne pas qu’il oublie et puis… non… j’attends un peu pour voir. En fin de soirée, au moment de partir, je vérifie et effectivement il ne l’a pas noté dans le cahier. Conséquence : demain personne ne saura qu’il y a un bilan à piquer. Puisque l’ordre oral n'a pas été retranscrit, puisque je ne suis pas censé avoir entendu, faisant à ce moment là tout autre chose dans la chambre… et puisque je ne serai pas là le lendemain matin, l’examen passera à l’as. Test.

Banco.
En arrivant à midi, je trouve l’équipe en crise. La fille du matin s’est faite traiter de tous les noms parce qu’elle n’avait pas piqué un malade, elle a juré que rien n’était écrit dans le cahier en arrivant. Il y avait bien une prescription à son arrivée sur le cahier, en bas de la feuille : une radio des poumons. Mais pas de prise de sang, apparue comme par magie, juste au dessus, deux heures plus tard. Elle jure sur la tête de son enfant que cette phrase n’y était pas, qu’elle a été écrite après, elle jure qu’elle n’a pas sauté une ligne, qu’elle n’aurait jamais pu oublier un truc pareil. Elle l’explique cent fois : ce matin, en arrivant, il y avait juste écrit « radio des poumons » et maintenant, dans le cahier, il y a bien écrit, en toutes lettres, « radio des poumons « mais une ligne plus haut on trouve aussi « Prise de sang NFS Iono TP TCK » , le tout signé Renaud, de la veille.

Ce dernier a fui au réfectoire. L’équipe est très partagée, une moitié soutenant l’infirmière, la croyant quand elle déclare ne rien avoir vu en arrivant, l’autre moitié haussant les épaules, soutenant qu’elle est familière du travail à moitié fait, cette feignasse.

Je suggère une chose.
Dorénavant, lorsqu’une prescription sera notée dans le cahier, dès que l’un d’entre nous l’exécutera, il tracera un trait noir, un demi millimètre en dessous, signera, puis mettra la date et l’heure, à côté du nom. Un second trait noir sera également tracé au dessus de cette prescription, rendant tout (hypothétique et magique) ajout aussi visible qu’une trace de doigt d’éléphant sur la baie vitrée de mon salon.

Tout le monde approuve.

Ce fut la fin du règne de Renaud. Il passa une fin de stage épouvantable, pleurant régulièrement de rage de se faire rabrouer par le patron, traiter d’incompétent par les infirmières et de « nullité absolue » par ses collègues internes.
Le type est devenu dermato. Là où il est, au moins, il ne pourra tuer personne.


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