(4) De l'autre côté du miroir

Date 14/9/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

J’ai tellement mal à la dent du fond que même à 45 doltafurenes par jour, ça ne fait plus rien. Ça pousse, ça lance, ça lacère, j’ai l’impression qu’un nain hystérique donne des coups de piolet dans ma mâchoire, toutes les cinq secondes. Parfois je n’y pense plus et parfois, d’un coup, la douleur est si forte que je manque m’évanouir. Je prends rendez-vous la mort dans l’âme chez le dentiste, le Dr Mengelé, et même en attendant qu’il me prenne, dans la salle d’attente, je continue de souffrir, signe que c’est vraiment grave. Je ne sais pas pour vous mais, moi, en arrivant dans le cabinet d’un toubib ou d’un boucher dentiste, je n’ai plus mal, la plupart du temps.

Il hoche la tête :
- Dents de sagesse. La radio le prouve. Dents de sagesse. On enlève les deux du haut.
- HEIN ?
- Disons vendredi en huit au cabinet ou vendredi en quinze si vous voulez le faire sous anesthésie générale… Comme vous voulez…
- Anesthésie générale.
- C’est un peu exagéré pour deux dents.
- M’en tape. Si je meurs, je meurs dans mon sommeil. Totale confiance dans la médecine de mon pays. Les anesthésistes sont les meilleurs des médecins. Je le sais.
- Alors, si vous le savez, rendez-vous à l’hôpital vendredi en quinze. Tenez vos radios… Ne les oubliez pas le jour de l’opération. Soyez-là à jeun, 7h.
- Ok.

J’étais en troisième année, à quelques mois du diplôme, j’allais pas me pourrir la vie avec un arrachage double de dents avec juste une petite piqure pour le fun, tout entendre et tout voir, un truc à pas dormir deux semaines avant, de peur, à arracher un pan du fauteuil pendant (je l’ai déjà fait) et à pleurer comme la Vierge Noire de Caracas pendant tout l’été tellement les sutures font mal. Niet. Anesthésie Générale, « Agé » pour les intimes.

Bien sûr, le matin du départ, impossible de foutre la main sur ces fichues radios. « Bah », que je me dis, ils les referont à l’hosto, c’est pas la fin du monde. Je me gare, salue la nana de l’accueil, monte dans le service, me présente. Je vois arriver Carola, une fille de ma promo, et pas une lumière. Elle me dévisage salement :
- Ben tu fais quoi ici ? T’es pas en stage de neuro ?
- Nan. Je me fais enlever les dents de sagesse.
- ...Weasley… Putain, le Weasley, c’était toi ?
- Oui.
- Pfffffff, tu n’as pas intérêt à être chiant comme pendant les cours…
- Dis, Carola, tu crois pas que tu abuses ? Je t’ai toujours dit que si mes bavardages t’indisposaient, tu n’avais qu’à aller ailleurs dans l’amphi… Il y a 400 places, on est 45, tu te colles toujours au fond avec nous…
- Mais j’y suis mieux !
- Et ben que veux-tu que j’y fasse ? Bon, elle est où ma chambre ? C’est une chambre simple ?
- Non, double. On a plus de simples…
- Mais ma mutuelle prend en charge !
- Tant pis. Suis moi.
- Tu n’as pas de chambre simple ??
- Ron steplé, joue pas à l’enseignant qui vient se faire hospitaliser, je te prie.

(Les deux catégories les plus chiantes à soigner : les médicaux et les enseignants. Ah, les enseignants, tu pourrais les prendre pour taper sur les médicaux…)

Je dis bonjour au monsieur qui partage ma chambre et Carola ma montre la penderie :
- Tu laisses tes affaires ici. Déshabille-toi, garde ton slip uniquement. Enfile la chemise de bloc.
- Pardon ?? Mais à la clinique, les gens enlèvent que le haut… On peut garder les chaussures et le jean, pour des dents de sagesse !
- Ron, tu me fais perdre du temps.
- Est-ce que je peux garder mes chaussettes, au moins ??
- Non. Slip. Chemise de bloc. Je ne parle pas français ?

Et merde. Moi qui avais pas pensé à prendre un sous-vêtement plus neuf, je me retrouve dans mon vieil australien DIM mauve, celui avec une tache d’eau de javel devant qui ressemble furieusement à une tache de sperme. On va croire que je suis lubrique. Je me maudis, j’avais complètement zappé le coup du slip. Je me demande si je vais faire pipi ou pas, je me tâte, j’ai pas trop envie, pas trop, et puis si j’y vais et qu’elle arrive, elle va me stresser, je vais faire ça à l’arrache, il restera une goutte qui va me mouiller le slip, tu vas voir qu’elle va penser que je me lave jamais aussi, ah punaise, tant pis, j’irai pisser en revenant.

Je me mets sur le lit. La chemise de bloc est si usée qu’elle en est transparente. On voit que mon slip mauve. La porte s’ouvre :
- OOOOOOOH mais c’est ROOOOOOON !
- Madame Garcia, bonjour, vous faites quoi, là ?
- Je suis la surveillante du service, vous avez oublié ?
- Ah vi. C’est vrai.
- Je vous tire les oreilles tout de suite ou je descends vous accompagner gentiment à la radio ? Un élève qui vient se faire opérer sans ses radios des dents, quel professionnalisme !
- Euh… Je me rhabille ?
- Non, non, on y va tous les deux… Venez…
- Vous avez pas un peignoir ?
- Non. Oh, ça fera l’affaire de cinq minutes aller, cinq minutes retour, à tout casser. Allez, mettez vos baskets et racontez-moi tout de votre vie à l'école depuis mon départ (Elle était ma monitrice, en première année.)

Nous partons dans le couloir et, alors que j’appuie sur le bouton de l’ascenseur, je la vois prestement se saisir des deux pans de ma chemise, à l’arrière, histoire que tout l’hôpital ne voit pas mes fesses mauves. La situation est cocasse à ses yeux, pas aux miens. J’essaie de la jouer à la cool. Nous croisons bien sûr des élèves dans l’ascenseur « Oh Ron, salut ! », des surveillantes « Alors Madame Garcia, on emmène ce grand jeune homme à la radio ? Ah bon, il va bientôt venir en stage ?? Aaaaah » et nous arrivons au milieu d’un service de radio bondé.

Il est là.
Lui.
Michael.
Lui.
Que je me rêve depuis des mois au réfectoire.
Quand je le croise.
Que je n’ai jamais osé aborder.
Qui me fait rougir à chaque fois que nous nous retrouvons à la même table, de loin.
Michael le manip’ radio.
Il lève les yeux.
M’aperçoit.

- Alors, c’est toi qui viens te faire opérer sans tes radios et qui nous emmerde un vendredi matin alors que le service est plein ?
- Oui, désolé.
- Tu peux l’être ! Joli slip rouge !
- Mauve, je crois… (fait Madame Garcia, hilare)
Je souffle, essayant de paraître excédé mais totalement sûr de moi, ce qui redouble les railleries. Au bout d’un temps incroyable, Michael me conduit à la radio et se radoucit, me parlant gentiment. Il a compris que je stressais un peu, sûrement. Il a envie de me dire un truc, je le sens… ce qu’il finit par faire, au moment où je repasse la porte dans l’autre sens :
- Tiens, je te donne mon numéro de téléphone…
- Ah ?
- Si tu pouvais être discret…
- Bien sûr…
- Tu le donnes à la fille qui mange tous les jours avec toi, tu sais, la petite blonde, là…
- Ah.
- Tu vois qui je veux dire ?
- Ouais.
- Merci, t’es un pote, toi ! (dit-il en me foutant une claque monstrueuse dans le dos qui m’arrache un grain de beauté probablement cancéreux)...Dis donc, ton slip, il flashe !


Quand je me réveille, deux heures plus tard, j’ai une telle envie de pisser qui me remonte à la gorge, je suis persuadé que ma vessie va exploser. Je tente de sortir du lit, impossible, barrière à gauche, barrière à droite. Perfusion dans le bras. Monitoré de partout, bip bip bip. Je sonne.
Au bout de six mois, Carola arrive :
- Ouais ? Ah, t’es réveillé !
- Oui, tu peux me débrancher steplé, j’ai besoin d’aller pisser.
- Non. Pas tant que l’anesthésiste n’a pas donné son feu vert. Tu n’as pas le droit de te lever.
- Mais j’ai envie de pisser.
- Tiens, fais dans le pistolet.

Elle me tend le truc. Je le regarde. Secoue la tête :
- Nan nan, nan. Je peux pas pisser dans un pistolet, à moitié allongé, je sais pas faire, désolé.
- Ben tu vas y arriver. Quand on a vraiment envie de pisser, on y arrive. Bon courage.

Et cette salope se casse.

Tu parles. Envie de pisser, oui. Mais possibilité ? Nada, rafael nada, rien !! J’ai beau redresser le lit, me concentrer, penser à la France, pousser de toutes mes forces, j’ai beau visualiser petit ronichou tendu dans l’effort, le méat mi ouvert, frémissant de bonheur de pouvoir soulager enfin tout le corps, rien. Rien ne vient. Je pousse tant et plus que je réussis à me décoller une électrode, avec la sueur. Mais d’urine dans mon pistolet, pas le début du commencement d’une goutte.

Je sonne. Quatre guerres de religions plus tard, Carola entre dans la chambre :
- Mais QUOI encore ?
- Sors moi du lit, je peux pas pisser au pistolet.
- Je t’ai dis que je ne pouvais pas.
- Aide-moi, je vais mourir.
- Je te donne le bassin, tiens, fais dedans.
- JE PEUX PAS PISSER ALLONGÉ TU ME COMPRENDS NOM DE DIEU !!?
- ET BEN PISSE-TOI DESSUS COMME ÇA APRÈS JE TE METTRAI UNE COUCHE ET TU NOUS FERAS PLUS CH... !
- TU AS PAS DE CŒUR ! NON SEULEMENT TU ES NULLE EN CLASSE MAIS EN PLUS TU AS PAS DE CŒUR ! NORMAL QUE TU CHOPPES QUE DES BANANES EN STAGE !
- RETIRE ÇA OU JE TE POSE UNE SONDE URINAIRE TOUT DE SUITE !

Le monsieur à côté, qui lisait l’Équipe calmement, nous regarde, par-dessus ses demi-lunes :
- Ne me dites pas, laisse-moi deviner, vous êtes mariés, tous les deux ?






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