(6) Mommie Dearest

Date 18/9/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

(20 histoires de patients, d’hôpital, proposées par vous, ici dans les commentaires.)

C’est le pédiatre, un jour, qui s’étonne le premier, lors d’une réunion du staff, provoquant la colère au sein de l’équipe. Nous sommes encore à cette époque les préparateurs des chimios, qui nous sont livrées par la pharmacie. Nous recevons des poches de liquide, différentes, que nous devons mélanger dans de grosses seringues, sous une hotte aspirante, protégés par des lunettes, une surblouse, des gants. Je me suis toujours demandé comment une veine pouvait supporter ce que la peau rejetait : une seule goutte tombée sur ma main et j’étais brûlé. Un demi-litre passé en perfusion permettait de guérir du cancer, en de long mois. Impressionnant, le corps humain.

Le pédiatre avait juste posé une question :
- Mais enfin, avec les doses qu’on lui administre, on devrait voir quelque chose, des résultats probants ! Vous ne vous trompez pas, quand vous faites les mélanges ?

Le poulailler s’émeut immédiatement :
- Comment osez-vous ? Non mais ça ne va pas ? Si on se trompait, depuis le temps qu’on les prépare ! Quel culot ! Evidemment, la thérapeutique est en échec, alors c’est de notre faute, une fois de plus ! Ah, ça, ça ne vient jamais des médecins !

Le pédiatre chef pousse un grand cri rauque :
- OOOOOOOOOOOH ça suffit ! Il ne vous accuse pas, il pose une question ! Les bilans sanguins indiquent que les produits n’ont aucune efficacité. Pire, on dirait qu’ils n’ont jamais été injectés ! Nous ne disons pas que vous ne faites pas votre travail, nous menons juste une enquête. Cet enfant a un cancer, la chimio ne donne aucun résultat, les bilans prouvent que les doses n’ont pas été passées, nous posons une question : y’a-t-il un problème à la préparation ?

Nous redoublâmes de vigilance. Désormais, et quel que soit le bordel engendré dans le service, nous serions trois dans le poste de soins à préparer les perfusions de chimio : pendant que l’une faisait les gestes, les deux autres surveillaient ses mains, les dosages, les millimètres cubes. Rien ne pouvait nous échapper. A la fin, dégoulinante de sueur, la Sylvie ôtait sa calotte et nous regardait, triomphante :
- Si avec tout ça le toubi reste persuadé que ça vient de nous, je lui colle une tourte !

Visiblement, un truc devait nous échapper dans le « process », comme on dit. La gamine périclitait, sa tumeur à l’abdomen grossissait à vue d’œil, sa mère nous jetait de sales œillades et les médecins se perdaient en conjectures. On parlait de la faire partir sur Paris, si son état le permettait encore, on faisait des conférences au téléphone pour parler du cas, l’un des deux pédiatres, un jour, au café, émis publiquement un doute sur nos capacités : peut-être que nous n’étions pas si bons, finalement, peut-être que la réputation du service était usurpée. Tout le monde l’avait regardé, stupéfait : on faisait quand même jusqu’à trois heures de route pour venir se faire soigner chez nous, ça voulait dire quelque chose ! Des internes de la capitale demandaient à venir en stage dans le service, tout de même !

Ce fut l’aide-soignante de nuit qui découvrit le pot aux roses. Toujours parano, jusqu’à l’excès, souvent, si chiante qu’on l’appelait « la folle », tellement elle vérifiait tout et son contraire, des heures durant, elle entreprit de surveiller la chambre. Comme elle ne pouvait laisser la porte ouverte, pour que la petite s’endorme, un soir, elle sortit du service par la porte de derrière et longea le mur, sur la pelouse. Nous étions au rez-de-chaussée. La gamine fermait doucement les yeux devant un programme du samedi soir. La dose puissante de somnifère qu’on lui administrait en partie pour lui faire oublier sa douleur lui permettait, au moins, maigre répit, de dormir sans souffrir.
L’aide-soignante n’eut pas à attendre longtemps. Sans se douter qu’elle était épiée, la mère se leva, prit la perfusion qu’elle arrêta, débrancha la poche et se dirigea vers l’évier. Elle vida totalement la chimio, rinça avec un peu d’eau puis revint dans la chambre. De son sac à mains, elle sortit une autre poche, identique à la première, qu’elle brancha sur la perfusion, dont elle régla le débit à l’identique. Elle se rassit et repris la lecture de son livre. Moins d’une minute s’était écoulée.

Le pédiatre fit répéter dix fois Huguette, qui ne varia pas d’un pouce sa version :
- Docteur, je sais ce que j’ai vu. Ça s’est passé comme ça, et pas autrement.
- Huguette, c’est très grave, ce que vous dites. Je vous préviens, si vous maintenez votre version, je vais devoir en référer aux autorités.
- Ecoutez, Docteur Poulourd, je vais vous dire, on va faire plus simple. Je vais au commissariat de suite et je raconte l’histoire moi-même, d’accord ? Faites comme si de rien n’était et on verra bien ce que les flics décideront.
- Huguette… Je ne sais pas si vous réalisez dans quel merdier nous allons tous être…

Huguette réalisait bien mais depuis le décès de sa mère, l’année passée, elle était seule à ruminer son surpoids, son célibat, son salaire de merde et ses années passées au service des autres. Plus que huit avant la retraite. Et puis quoi, après ? Elle me faisait un peu mal au cœur, Huguette.

Les flics dénouèrent vite l’histoire sordide. Le type qui venait deux fois par semaine n’était pas l’oncle de la petite mais le gourou d’une association pour la « liberté de soins », un truc de « naturopathie ». A bas les médocs, à bas les chimios, à bas les transfusions. Il donnait à la mère des poches pleines de liquides, préparées par une sympathisante, amie à lui, pharmacienne, poches qui contenaient de l’eau, du sucre, trois gouttes de mélisse, que sais-je, rien ou presque, quoi.

La mère lui donnait trois mille francs par semaine. Il lui avait promis de guérir sa fille.
Ils se firent arrêter illico. Le père de la petite était à l’étranger, je ne me souviens plus, en tout cas plus personne ne passait dans la chambre.

La gamine est partie « dans d’atroces souffrances », comme on dit pudiquement. Elle recevait des doses de cheval pour l’abrutir et la soulager, mais elle se tordait quand même, son corps traversé de spasmes, le visage crispé et rouge, en poussant des gémissements atroces qui nous faisaient fuir la chambre, quand nous passions devant. L’agonie fut lente et solitaire.

Quand elle reprenait conscience, elle appelait sa mère.


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