(9) Tout doit disparaître !

Date 24/9/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

(20 histoires de patients, d’hôpital, proposées par vous, ici dans les commentaires.)



Les trois Trafic blancs se garent en même temps devant la porte des urgences pédiatriques, bloquant totalement le passage. Le camp entier de gitans contenu dedans se déverse dans l’entrée pendant que la vieille Mado, l’infirmière qui m’encadre passe en mode hurlante, immédiatement :
- OOOOOOOOOOOOOOH Mais vous vous croyez où ?? HEIN ?? Vous allez me garer les camions ailleurs, allez, allez, vous partez tout de suite !

Un petit gros moustachu nous tend un jeune garçon dans une couverture, visiblement fiévreux :
- C’est pour lui madame, il est malade…
- Vous bougez vos véhicules et vous allez vous garer DE SUITE sur le parking ! Je ne m’occupe de rien ni de personne tant que la place n’est pas claire.

Les femmes (grandes jupes de couleur, sabots), suivies des adolescentes (petites jupes en jean, talons aiguilles sabots), suivies des gamines (jupette Bob L’Eponge, claquettes) partent bouger les camionnettes. Restent les maris, tous calqués sur le même clone : petit, rondouillard, bonne bouille, une moustache, accent de folie, indéfinissable. Il retend l’enfant à Mado qui n’est pas encore tout à fait revenue de sa colère et le jauge, longuement :
- Alors, Manolo, c’est quoi le problème, cette fois ? Toi y en a marre de prendre le petit dans la caravane parce que toi vouloir aller faire la fête des Tulipes à Bandol ? Toi y en a marre de pas pouvoir faire ngolo-ngolo avec Yasmina et lui coller encore une quinzième grossesse parce que le gamin il est fragile des voies aériennes supérieures ?

Manolo ne dit rien, soupire et me regarde. Je hausse les épaules, tournant ostensiblement mes yeux vers les épaules de Mado : je ne suis rien, dans ce service, juste un élève de passage, je n’ai aucun pouvoir, aucune autorité. Ma collègue est une sale conne qui ne prend plus de gants avec personne, elle attend la retraite pour la rentrée, plus que trois mois. Ma collègue dit tout haut ce qu’elle pense tout haut (je cite) et ne s’en cache pas. Elle n’aime ni les noirs, ni les basanés, ni les gitans, ni les pd, ni les arabes, ni les portugais, ni les ados, ni les chômeurs, ni les feignants, ni les flics, ni les travelos, ni les putes, ni les curés, ni les politiciens. Respirez. Faites une pause. Suite de la liste. Ni les anciens combattants, ni les caissières, ni les corses… etc etc.
Mado déteste et terrorise tout le monde.
C’est pourtant elle ma référente : elle qui m’encadre depuis le premier jour et finira par me noter. Je file droit même si je sens, étrangement, que je n’ai rien à craindre d’elle. Une semaine plus tôt, alors qu’une de nos collègues montrait les photos de sa chatte "Hildeberte" au café, les larmes aux yeux car sa plus jeune Siamoise était enceinte, Mado avait surpris mon regard narquois entre deux questions faussement passionnées sur cette grossesse féline à la pauvre infirmière, ravie par mon intérêt soudain.
J’avais de suite esquissé un sourire niais de circonstance, tentant de rattraper le coup, pour ne pas que Mado croie… Mais peine perdue, Mado m’avait chopé dans l’ascenseur, hilare, me bourrant de coups sur le biceps :
- T’as vu l’autre conne, avec ses chats ? Quelle débile, je te jure !! Ah, je ne te voyais pas comme ça, toi. Comment tu m’as dit que tu t’appelais, déjà ? Quelle conne ! Et « Hildeberte » va devoir aller chez le vétérinaire ! Et « Hildeberte » est constipée depuis qu’elle a mangé du Sheba au poisson ! Oh punaise, la gourde ! Encore une qui a eu son diplôme en jouant du pipeau à deux boules !


Va comprendre. Mado détestait tout le monde mais elle me respectait, moi. Peut-être avait-elle compris que nous avions beaucoup de points communs. Sous le cynisme, souvent, se cachent des personnes qui ont trop peur de montrer leur amour. Après quelques années à travailler, je crois avoir compris que la vraie méchanceté n’est pas ostensiblement visible mais rampante, tout comme un cancer ; dans la vie comme dans le corps, les vraies saloperies avancent cachées et se déclarent tout d’une fois, alors qu’il est déjà trop tard.

Les gitans tournaient autour de nous, affolés. Nous étions neuf dans la pièce, ce qui commençait à faire beaucoup. Mado avait bipé l’interne dès l’arrivée du gamin mais Gilles prenait son temps, après une garde de nuit assez difficile. Agacée par les réflexions en langue étrange des cinq machos courts sur pattes derrière nous, Mado se retourne et leur hurle dessus :
- MAIS VOUS ALLEZ ME FOUTRE LE CAMP ! On veut bosser tranquille ! OUSTE !!
Puis elle se tourne vers moi :
- Et toi, tu me jettes un coup d’œil de temps en temps dans cette pièce : je ne veux pas qu’il manque un seul bouchon de stylo feutre à leur départ ou alors ils vont m’entendre chanter Ramona, et toi avec. Tu m’as compris ?

Regards noirs. Evaluation. On jauge. On scrute. Lentement, les manouches décident de faire marche arrière, prudemment, et partent dans la pièce d’à côté, surnommée majestueusement « le salon des Jeux ». Tables de hauteurs variables, aquarium, quelques tabourets en bois, peints à la main, des boîtes de jeux, une fresque murale, des kilos de lego par terre, un circuit de voitures, la climatisation, une console vidéo, un grand tapis de sol, le Rotary nous a payé une salle d’attente enfin digne de ce nom, à Noël. Les Urgences Pédiatriques sont le top des cinq département.

L’interne nous explique que le petit souffre d’une maladie dégénérative, il est connu du service. Les gitans viennent souvent le déposer chez nous au début de l’été, avant de partir faire le tour des festivals. Ils savent qu’il sera en meilleure forme dans le service que dans la caravane. Ils trouvent un prétexte pour balancer le petit, gémissent dix minutes et s’en vont aussi vite qu’ils sont arrivés. Reviennent trois mois plus tard. Font tellement de bruit qu’on les met dehors, excédés, avec leur gamin. Quelle vie ! Quels gens ! Mes collègues ont mille histoires à raconter sur les gitans et ne se font pas prier pour en ajouter une couche à chaque nouvelle version.

Deux heures plus tard, le brouhaha est tel dans le service que Mado appelle et demande à la sécurité de mettre tout le monde dehors. Ils sont bien une vingtaine d’adultes à parler fort, à s’interpeler, à sortir dehors pour fumer, sous le sas qui reste ouvert, laissant échapper l’air frais, empuantissant l’accueil des effluves d’un mauvais tabac. Les gamins courent partout, sautent sur les sièges. Deux couples de sédentaires, venus pour une otite de leur nourrisson, se cramponnent au landau, dans l’accueil. Lorsque les trois vigiles payés par l’hosto pénètrent enfin dans le service, c’est la débandade, en quelques secondes… La smala se rue vers les camions blancs, les uns passant par le sas, les autres par le couloir, d’autres, enfin, après avoir fait un signe de croix, décident de longer le mur pour repartir par la pédiatrie, on ne sait jamais, il y aura peut-être quelque chose à chiper dans le coin.

Mado me regarde, épuisée :
- Putain, eux, je peux plus… (grand souffle las)…
- C’est toujours comme ça ?
- Non, là, c’était rien, quand c’est le fils du chef qui est malade, ils viennent à tout le campement. Bon, va vérifier qu’il manque rien dans le « Salon des Jeux », s’il te plaît. Tu y es passé régulièrement, comme je te l’avais demandé ?
- Euuuuh…
- ???
- Ben c'est-à-dire, j’avais un peu de mal à entrer, quoi…

En voulant pénétrer dans la pièce, je me rends compte que la serrure est enclenchée, de l’intérieur. Porte fermée. Je m’excite dessus, un moment, avant que Mado décide de prendre les choses en main. Elle saisit un extincteur, me demande de reculer et, d’un coup, pète la poignée blanche en plastique :
- c’est du matériel Leroy Merlin, c’est de la merde. On va pas perdre trois plombes à faire un bon de commande au service technique qui va le recevoir, le transmettre à un homme d’entretien, qui va te donner rendez-vous demain soir, pour reporter à samedi, pour finir par ouvrir la porte en démontant la poignée, non, attends, hein. On est entre gens civilisés, on sait se démerder !

Elle pousse la porte. Devant nous, la pièce du rez-de chaussée est vide. Mais vide, vide. Clean comme un bloc opératoire à huit heures du matin, prêt à l’emploi.
La fenêtre donnant sur le parking est grande ouverte. Le store vénitien manque à l’appel. Plus une seule trace humaine n’est visible sous nos pas. Armoires, tabourets, jeux de société, halogène, tapis de sol, petites voitures, il n’y a plus rien. Au plafond, deux douilles inutiles signalent que même le néon a été piqué. Tout ce qui humainement pouvait être pris a été pris.

Je bredouille une excuse :
- Mado, je suis désolé. J’aurais dû venir surveiller plus souvent mais ils étaient tellement nombreux là-dedans et… ils n’avaient pas l’air d’avoir peur de moi…
- T’inquiète coco, t’inquiète ! En plus, c’est bonnard, ils ont même piqué les croûtes de la mère Foucherolle. Celle-là, depuis qu’elle prend des cours de peinture à la fac, elle nous pond des horreurs au fusain qu’on sait plus où les mettre dans le service… On les avait collées dans « le Salon de Jeux » pour avoir la paix. Z’ont bon goût, les gitans. Je lui dirai, ça va lui faire plaisir, à la surveillante, qu'on a chourré ses peintures.

« Monique Foucherolle, la seule artiste française a être exposée dans des caravanes ». Ça l’avait pas fait marrer, à la surveillante. Nous, oui.


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