(10) Papa, le peintre bien bâti ment.

Date 25/9/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans



Dans la liste des mille paris stupides que nous avions jetés sur une feuille, il y avait, écrit au feutre rouge : « acheter une revue pornographique homosexuelle ». Je ne sais plus si cela venait de Sophie ou de moi (sûrement de moi, vu mon inexpérience à l’époque) mais l’idée nous faisait rire aux larmes, tant elle nous semblait cocasse. Se trouvaient également dans le lot, un peu plus bas : « ramener chez lui un étudiant inconnu pris en stop », « prétendre abandonner un chien directement dans les locaux de la spa », « feinter l’orgasme toutes fenêtres ouvertes ». Chaque pari était noté sur dix points, alloués selon la réussite et l’éclat de l’acte. Celui qui totalisait le plus de points à la fin du mois se faisait payer le McDo par les autres. Ah, ça, on ne s’ennuyait pas, en fac de lettres, à la sortie des cours.

La courte paille désigna Sophie pour trouver le magazine, qui partit la mort dans l’âme, avec un billet de cinquante francs, cherchant le bar tabac le plus éloigné de notre quartier. Pari ou pas pari, à l’heure de l’achat, la plaisanterie ne la faisait plus rire et son courage fondait à vue d’œil. Elle me supplia de l’accompagner, à la dernière seconde.
- Mais pourquoi moi ?
- Parce que ! Tu es un garçon, si tu viens l’acheter avec moi, ça fera moins louche !!
- Oh mais non, ça marche pas comme ça, on est censé remporter le pari tout seul !
- S’il te plaît ! Au nom de la charité chrétienne, s’il te plaît !

Sophie et moi étions à l’époque deux incorrigibles grenouilles de bénitiers qui passions nos week-ends en famille, puis à la messe, avant de repartir le dimanche soir dans nos studettes, un peu plus légers d’avoir déposé nos mauvaises consciences devant le prêtre, après nous être frappés maladivement la poitrine, en signe de contrition. Quelle belle invention, tout de même, que le pardon des péchés !

Le bar tabac « La Civette » était sordide. Une dizaine de vieux pochetrons, en enfilade autour du bar, regardaient les résultats du tiercé en vidant un verre de pastis. Ça sentait la vieille clope, la sueur et vaguement la misère. En face du zinc, sur tout un pan de mur, s’étalaient des dizaines de magazines, feuilletés régulièrement par les clientes qui jetaient à peine un coup d’œil aux ivrognes, dérangeant le patron qui s’arrachait alors de son comptoir pour venir encaisser Femme Actuelle.
Les types nous regardèrent entrer et l’un deux siffla vulgairement, ce qui mit Sophie mal à l’aise. Elle ne put reculer, cependant, car je tenais la porte, bien décidé à lui faire acheter ce qui allait remplir ma soirée de façon inoubliable. Elle minauda parmi les revues automobiles une longue minute, s’enhardit vers un vieux « Chasseur Français » qui prenait la mort, dans un angle humide près de la fenêtre et leva enfin la tête vers le rayon fesse, qui débordait de nichons, de culottes et de grosses verges turgescentes (floutées) ne demandant qu’à être gobées.

Sur la pointe des pieds, elle tira péniblement le premier magazine qui offrait une tranche d’apparence homosexuelle et Homcho tomba par terre, dans un grand schklak cinglant qui fit taire les conversations. Elle le saisit, le recouvrit d’un VSD (quelle horreur) et courut vers la caisse. Le patron, en reniflant bruyamment, mis des plombes à encaisser son dû, nous regardant l’un et l’autre à tour de rôle pour déterminer lequel des deux était le petit pervers, et quel était celui qui se faisait mettre plus que l’autre. Mon duffle-coat dû jouer en ma faveur, il reporta toute son attention sur Sophie qui reprit sa monnaie en hoquetant d’angoisse. Nous nous jetâmes dans la voiture. Caro souriait :
- Alors ?
- C’est fait !
- Elle a été comment ?
- Parfaite !
(Elle venait d’accomplir ce que je n’avais jamais osé faire en trois ans, je n’allais pas en plus la couler).
- On lui met combien ?
- Dix !

Le numéro traîna longtemps dans la cuisine de Caro, puis chez moi (mais sur la table de nuit). Il disparut un moment, faillit partir à la poubelle, fut sauvé par hasard et retrouva sa place chez Caro sur la table du salon, coincé entre Télérama, Teckniart et de vieux Libé.



Trois mois plus tard, le peintre portugais payé au noir par le père de Caroline pour refaire la cuisine après l’incendie causé par la friteuse (tout un poème, pensez à changer régulièrement votre huile de friteuse pour ne pas mourir brûlé, conseil d’ami !) se pointe et nous demande s’il peut travailler de suite ou s’il doit attendre notre départ à la fac. Caro lui indique la cuisine en lui faisant signe qu’il peut commencer tout de suite car nous glandons au salon.

Le type s’installe et commence à travailler en sifflotant. Dix minutes plus tard, il revient demander, avec un fort accent portugais :
- Excouchezmoa de déllanger vouch peroch vous auriech pach una journol pour qué jé fache pas les taches partouche ?
- Un journal ? Si, si, voyons ?

Et, sans interrompre la conversation passionnante que nous menions, Caro lui tend la pile de magazines dormant sur la table basse.
- Allez-y, prenez tout ce que vous voulez, on a déjà tout lu !
- Merchi beaukouche !


Le type repart et commence à étaler les magazines sous ses pieds, faisant un large tapis puis il protège la table de la cuisine et finit par l’évier. Je le vois du coin de l’œil soulever un magazine qu’il s’apprête à poser sur le micro-ondes quand mon cœur s’arrête un instant en reconnaissant la couverture de Homcho ! Je chuchote discrètement :
- Caro ! Caro ! Il a pris Homcho !!
- Merde….

Tout le monde tord la bouche en rentrant les épaules, prêt à voir le type sortir de la cuisine, outré. Mais non. A la place, régulièrement, pendant quelques minutes, jaillissent des phrases si drôles que nous nous retenons pour ne pas éclater de rire :
- Caralho ! fodax lemdao !

Tout le monde se regarde, en se mordant les lèvres mais Caro nous intime le silence.
- Vai te foder paneleiro ! vai p'ra puta que te pariu ! porra!

Le type feuilleta longtemps tout le magazine (je le voyais du coin de la porte) puis arracha quelques pages, qu’il jeta de ci, de là, sur le micro-ondes, l’évier. Un énorme pénis, bien large, circoncis, veineux, narguait les gouttes blanches qui tombaient dessus, faisant de petits ronds blancs qui venaient s’éclater autour des couilles épilées du bellâtre alangui.

Le père de Caro lui confia son désarroi, quelques semaines plus tard :
- Il est bizarre, ce Portugais, ça fait dix fois que je le lui laisse un message pour lui demander combien je lui dois et jamais il me rappelle. C’est bien la première fois que je vois un artisan qui ne réclame pas son fric ! Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Hein ? Tu as une idée, ma fille ?
- No idea, daddy.


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