(11) Le principe de Péter

Date 27/9/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

(20 histoires de patients, d’hôpital, proposées par vous, ici dans les commentaires.)

L’agence d’intérim me demande si je suis « bien luné », au téléphone. Je la fais répéter :
- Ron, je veux juste savoir si vous êtes en forme, en ce moment…
- Oui, raisonnablement.
- Parfait. Je vous dis ça parce que le médecin du travail est un peu spécial, c’est la vieille école, il nous use un peu les intérimaires, ça défile, et comme je n’ai plus personne à envoyer, je me permets de vous appeler, je sais que d’habitude vous ne prenez pas de gants mais bon… Là, on n'a plus personne.
- Il est agressif ?
- Non ! Non, pas du tout ! Juste un peu… euh… vieille France, quoi.
- Ok. On verra bien. une à trois semaines, vous me dites ?
- Oui.

Je prends le métro à Marengo, juste en bas de chez moi, sortie deux stations plus loin, à Roseraie, super pratique. Je me pince pour croire qu’il y a une entreprise, à Toulouse, à cinq minutes de chez moi, à peine, qui cherche un infirmier ! Moi qui galère de mission en mission pour ne pas retourner à l’hosto, je pense que je peux bien faire un effort, sur ce coup, non ?
La boîte fabrique des moteurs d’avion. Ou des ailes. Ou des carlingues. Je ne sais pas trop, il y en a de partout, dans les bâtiments, des grosses pièces d’avion (plusieurs mètres de large) qu’on assemble à la chaîne, dans le bruit et l’agitation. Ça scie, ça tape, ça soude, ça martèle. Quel boucan.

L’infirmerie est un peu en retrait, sur la pelouse, dans un algeco qui a connu bien des guerres. On s’essuie les pieds sur le paillasson un bon quart d’heure mais les traces de pas s’impriment tout de même sur le lino qui mène au bureau gris stalinien.
Un petit chauffage électrique au pied du vieux fauteuil m’indique que le lieu ne doit pas vraiment être un havre de chaleur et de confort. Un antique ordinateur, des dossiers poussiéreux. Une deuxième pièce, derrière, abrite le bureau du médecin. Scotchée sur la porte, une pancarte en carton, écrite un demi-siècle plus tôt, donne les horaires de présence, soulignés au bic rouge. Le médecin est là deux matinées par semaine. Parfait, ça me laisse le temps de faire le tour des locaux, de la boîte, de fouiner un peu dans les dossiers pour comprendre qui je vais soigner.

J’apprends que la nana que je remplace se meurt d’un cancer des ovaires, quelque part dans Toulouse. L’infirmerie est entre parenthèses depuis des mois. Plus personne ne vient. On devait déménager les locaux, un peu plus loin, dans du « dur » mais la direction attend, comme si le décès imminent de la salariée était impératif pour partir enfin dans un endroit décent. Le bureau du médecin est glacé, le mien prend l’humidité et le froid dès que quelqu’un, rarement, ouvre la porte.

Je me prends à rêver d’un bon feu de cheminée, allumé avec la pile de vieux « Liaisons Sociales » qui traînent sur une étagère. Quelques revues dans le couloir, qui fait office de salle d’attente : « Travailleur & Sécurité » « CHSCT : le point 1993 » « Règles de bonne conduite et amiante ». Que du bonheur en attendant de passer la visite. Ça tombe bien, j’ai tout un stock de Geo et d’Auto Plus que j’allais balancer à la poubelle, je me dessine une petite croix sur la main pour penser à les ramener demain matin.

Le lendemain, le médecin arrive à neuf heures. Bedonnant, nœud papillon rouge, petite barbe en collier (comme un vieux prof des écoles), veste en velours, pantalon pareil, pattes d’eph, vieilles chaussures de randonnée style Méphisto. Une odeur d’after-shave, poignée de main virile et regard méfiant :
- Vous avez déjà fait de la médecine du travail ?
- Oui, oui, plein de fois.
- Parfait. Je vous expliquerai comment on fonctionne, ici, un peu plus tard dans la matinée, voici déjà le premier patient. Vous le faites déshabiller, vous le pesez, le mesurez, pipi dans le pot, une bandelette urinaire et vous le faites attendre dans la cabine. Un dossier toutes les 20 minutes, vous tapez à ma porte quand un nouveau se présente ou quand vous voyez que je prends mon temps. Des fois, j’ai beau insister, ils ne comprennent pas et s’éternisent. Vous taperez fort, trois fois, ça me permettra de passer à autre chose. Vous me vouvoyez, bien sûr.
- Bien sûr.
- Et devant les patients, c’est « Docteur Pougnard ». Entre nous, vous pouvez dire « Monsieur Pougnard ». Quand vous parlez de moi à la direction, selon la personne, vous ferez attention par vous-même de donner le bon titre au bon moment, n’est-ce pas ? De même, je suis très à cheval sur votre fonction, vous ne faites pas n’importe quoi, ne laissez pas les gens devenir familiers avec vous, n’est-ce pas, ils n’ont pas à vous appeler par votre prénom, c’est « Monsieur Weasley » ou bien « L’Infirmier » et rien d’autre, je crois que c’est mieux pour tout le monde. On se comprend ?
- Oui.

Je savais déjà qu’on courait au drame tous les deux mais je fermais ma gueule, je sentais qu’on allait bien rigoler.

Premier patient, je pèse, je mesure (déjà, là, c’est débile, quel est l’intérêt de mesurer un type tous les ans, comme si la taille changeait avec l’âge ? bref !), je lui tends un petit pot couvercle rouge pour qu’il pisse, il me le remplit, je fais une bandelette urinaire, note le résultat et le fais attendre, en slip, dans la cabine.
Deuxième patient, je le pèse, le mesure (il râle qu’il a perdu deux centimètres mais comme personne, dans ce pays ou dans le monde, en général, n’a une toise posée à la bonne hauteur, personne, dans ce pays ou dans le monde, en général, ne connaît sa vraie taille, si si, même vous), lui tends un pot à pipi qu’il remplit, me rend, je fais une bandelette, note le résultat, tape à la porte et le fais attendre, en slip, dans la deuxième cabine.
Troisième, quatrième, cinquième, je ne vois pas passer la matinée et, au douzième patient, le dernier, je sens mon estomac me signifier furieusement qu’il est temps de manger un bout. Je sors mon sandwich et je commence à le grignoter, le planquant quand le dernier patient sort. Le reprenant tranquille en lisant mon journal.

Le médecin sort et me regarde, stupéfait :
- Mais qu’est-ce que vous faites ?
- Euh, je déjeune !
- Dans l’infirmerie ?
- Oui, j’ai fermé la porte à clef, il est 12h30, personne ne va rentrer pendant une heure.
- Mais on ne mange pas dans l’infirmerie !
- Pardon ? pourquoi ?
- Mais si on a faim, on traverse la cour et on va au réfectoire !
- Je n’ai pas d’argent sur moi et je me suis préparé un sandwich. C’est plus économique.
- Mais on ne mange pas dans une infirmerie !

(Il commence à me péter les couilles mais je continue de sourire :)
- Je ne saisis pas, docteur. On ne mange pas, pourquoi ?
- On soigne dans une infirmerie et on se restaure dans un restaurant, enfin, ça me semble dans la logique des choses !
- Ecoutez, c’est l’heure de ma pause, je suis à mon bureau, je ne suis pas en blouse, j’ai une serviette sur les genoux, il n’y a pas de soins à proximité, je ne vois pas où est la faute.
- Mais ce n’est pas une question de faute ! C’est une question de principe !
- Nous avons tous nos principes. Les confronter pour les surmonter est la base de l’humanité et le ciment des échanges culturels, non ? (et toc, que je me dis, prends ça dans ta face, gros con)
- Je refuse que vous mangiez dans mon infirmerie !

(Déjà, là, je sens que c’est foutu et que je ne reviendrai pas en deuxième semaine. Arrivé à ce niveau d’exigence et de connerie, il n’y aura pas de négociation possible. Ayant cinq jours de salaire à perdre dans l’histoire, je décide alors de remballer mon sandwich, prestement, de plier ma serviette et de le regarder, de la façon la plus neutre qu’il soit).

Il secoue la tête, plusieurs fois, et repart vers son bureau en s’écriant, à voix haute :
- Mais c’est un monde ! C’est un monde !

Soudain, un glapissement d’horreur : Docteur Principe vient de faire un malaise cardiaque, à deux pas, visiblement. Je me lève, fais les trois mètres en courant qui me séparent de l’évier et le trouve, au dessus de la poubelle, montrant du doigt les petits pots à urine jetés :
- Mais vous êtes inconscient ! Vous êtes totalement inconscient ! Vous avez jeté les petits pots à urine !
- Ben oui… Que voulez-vous que j’en fasse ? C’est à usage unique !
- Ici, monsieur, on les lave et on s’en ressert !
- Mais ça ne se fait pas, docteur !
- Ici, monsieur, on fait comme je dis ! On se ressert des pots à urine, il n’y a pas de petites économies !
- Mais c’est pas une question d’économie, c’est une question d’hygiène et de légalité, toute matière ou matériel en contact avec le sang, l’urine ou les selles d’un patient n’a pas à toucher un autre patient, c’est la loi qui…
- Ici, monsieur, on fait comme je dis et la loi c’est moi ! Il n’y a AUCUN risque de contamination entre deux urines, on est d’accord ?
- Ben…
- ON EST D’ACCORD ?
- Sur le principe, oui mais…
- Alors vous allez me laver ces petits pots immédiatement et les faire sécher pour vous en resservir demain.
- PARDON ? (le fou rire me prend) Vous voulez que MOI je nettoie les petits pots à urine à usage unique dans l’évier ?? Sans gant, en plus ?? Et ma propre contamination ??
- Ça n’a jamais tué personne. L’infirmière qui était ici depuis vingt ans, monsieur, l’a fait sans chichi et n’en est pas morte pour autant et si elle n’était pas aussi malade, la pauvre, je ne serais pas là à perdre mon temps avec vous pour des bêtises qui ne se discutent même pas.
- Ah, pardon, ça se discute. Légalement, je n’ai pas à entrer en contact avec…
- JE VOUS DIS QUE VOUS ALLEZ LAVER CES PETITS POTS À URINE !
- J’aimerais bien voir ça.

A mon air frondeur, il sentait bien qu’il n’allait pas passer en force. Il me regarda, furieux, rouge écarlate, et partit vers le bâtiment central en claquant violemment la porte. Il revint une demi-heure plus tard et, sans un mot, saisit sa serviette en faux cuir qu’il jeta dans son AX, démarrant en trombe vers son cabinet de médecin de ville.

Le téléphone sonna :
- Bonjour, c’est la DRH, ne quittez pas, je vous passe monsieur Gourjui, le directeur adjoint.
- Ok.
- Monsieur, bonjour, c’est vous l’infirmier ?
- Oui…
- Ecoutez, je viens d’appeler votre agence d’intérim, nous nous sommes mis d’accord, nous vous réglons intégralement vos cinq jours de présence sur le site mais en échange je vous demande de ne pas vous présenter demain matin, s’il vous plait. Voilà. Vous avez des questions ?
- Euh… Je me fais virer pour ne pas avoir nettoyé des pots de pisse à usage unique ?
- Nous vous réglons les cinq jours donc, techniquement, vous n’êtes pas renvoyé, au contraire, vous êtes payé à rester chez vous, c’est un excellent consensus, je trouve.
- Mais pour qu’il y ait consensus, cela suppose qu’il y ait eu un problème, or personne ne m’a parlé de problème, non ?
- Je crois que vous êtes une personne intelligente, Monsieur Weasley, restons-en là.
- Et vous, qui êtes directeur, donc forcément intelligent, ça ne vous gêne pas de perdre un infirmier parce qu’un médecin est trop con pour avancer avec son temps ?
- Je crois que nous allons en rester là.

Et nous en restâmes là. J’appris, un ou deux ans plus tard, que la nana intérimaire qui m’avait remplacé avait obtenu le poste à la mort de l’infirmière en place, appuyée par mon fameux médecin à nœud-pap. Ça ne la gênait pas, elle, de nettoyer des pots de pisse à usage unique contre un CDI, visiblement. Moi et mes foutus principes, on est un peu trop con, des fois.

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