Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?

Date 26/9/2007 10:40:00 | Sujet : Vie Quotidienne

Piqué chez Snev
Ecrire un truc sur sept choses auxquelles je tiens.


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* En 1995, je repère une annonce dans un fanzine sur les Beatles. Un type vend pour 1200 francs l’intégrale des enregistrements à la BBC, soit onze cd. La version officielle est sortie l’année précédente, un double CD incroyable que j’ai trouvé à la fois énorme et frustrant, tellement je voulais en entendre plus. J’apprends par mes lectures que des éditions pirates existent à la vente. J’écris au type, je lui dis que je suis étudiant, que je ne peux payer qu’en plusieurs fois. Nous convenons de quatre chèques de trois cent francs. J’envoie le premier. Moins d’une semaine après, par la poste, je reçois mon coffret. Je me pince en ouvrant le colis. La boîte est magnifique, chaque cd possède une jaquette différente. Le livret, imprimé sur un papier gaufré, luxueux, recense toutes les sessions d’enregistrements. Le son est moyen sur certaines émissions mais il est parfois meilleur que sur le double CD original, moins compressé. Les émissions sont en version intégrale, avec les discussions.

Je travaille comme aide-soignant, à 43 francs de l’heure, les wikendes, pendant plus de deux mois, en sus de mes études et de mes stages, pour me payer ce coffret. Il ne m’a jamais quitté. J’ai déménagé 8 fois depuis 1995, je crois que c’est le seul objet qui m’ait suivi partout. Je pourrais tout donner sauf ça. Valeur sentimentale énorme. Techniquement, d’autres coffrets ont vu le jour depuis, plus complets, en version dvd-rom, même. Mais je ne lâcherai jamais mon Great Dane, qui représente toutes ces nuits de travail, mal de dos inclus, cette fatigue, cette première vraie paye pour m’offrir mon premier caprice d’adulte.









* Dans un coin d’Ho Chi Minh, une boutique vend des objets Harry Potter. Des faux, bien sûr, qui ne sont pas sous licence officielle. J’hésite une bonne minute sur une écharpe, un parapluie ou un pull à rayures quand je vois le vendeur jeter à la poubelle tout un lot de figurines. Je lui demande ce qu’il fait, il me répond qu’il les a depuis un an dans son échoppe et qu’elles ne se vendent pas. Il en a tout un jeu, les touristes les boudent. Je me penche sur la poubelle. Les examine. Voilà. C’est ça que je veux ! c'est laid mais c'est exactement ça que je veux !







* Dans un temple à Hong Kong, un vieux prêtre Chinois, dans un anglais hésitant, m’explique que ma vie va changer du tout au tout dans moins d’un mois. Je hausse les épaules, un peu moqueur. Cause toujours, papy. « Le bâton numéro 39 ! » Il me tend le bâton de bois. « Les bâtons ne se trompent jamais ! Jamais ! ».
Il m’explique comment faire, lorsque je me trouve face à une grande question, dans ma vie, un choix atroce, une hésitation, le besoin d’en savoir un peu plus face à un destin muet.
Je formule un vœu, dans ma tête.
Je secoue les bâtons de la fortune.
Au bout de quelques instants, un seul se détache du lot et tombe par terre.
Je lis le numéro gravé, file sur le petit répertoire lire la réponse des Dieux.
Je sais désormais quel chemin emprunter.
« Les bâtons ne se trompent jamais ! Jamais ! »
Il a raison. Moins d’un mois plus tard je quittais S. pour commencer ma vie avec La Marmotte. A ce jour, pour mes amis ou pour moi, je secoue toujours les bâtons de la fortune pour connaître l’avenir.



* Mamie Marguerite m’a offert mon premier (et dernier) Barbour pour me féliciter des résultats du Bac. Il est superbe, j’hésite entre plusieurs modèles et le vendeur me regarde faire. Je les essaie, un par un. Ce n’est pas une question de prix, ça, c’est réglé, non, je veux le bon modèle, la bonne couleur. Mi long, court, coupé sur le côté. Prune, kaki, beige. Au bout d’une heure, alors que toute la famille s’agace, le vendeur me confie, en souriant :
- Tu as raison d’hésiter, on n’achète qu’un seul Barbour, dans une vie.
- Ah bon ?
- Oui. On le fait réparer mille fois mais on n’en change jamais. C’est une question de principe.

Et comme j’adore les principes et les questions de principe, je ne peux qu’acquiescer. Quinze ans plus tard, je le confirme : on ne change pas son Barbour, c’est un achat à vie. On s’y caille en hiver, on y crève de chaud au printemps mais c’est le plus beau vêtement du monde. Il ouvre toutes les portes, se porte dans toutes les situations, tous les milieux. On peut le salir, le déchirer, s’asseoir dessus pour pique-niquer. L’oublier un an et le remettre comme si c’était la veille qu’on le portait (en y retrouvant de vieux tickets de cinéma). C’est ce que je porte quand je ne sais pas quoi me mettre. Il a fait tous les déménagements, celui-là, aussi.



* Ma carte bancaire Suisse, dont je vous parlais en Février 2005. On sait jamais, ça peut toujours servir.

« Je devais ouvrir un compte en Suisse pour être payé. Je file à la Banque Nationale du Jura (une locale) avec mes factures France télécom, mes papiers de frouze habituels qu'on nous demande partout, et je demande à ouvrir un compte, un pas trop cher.
La dame, elle me regarde :
- Mais c'est gratuit, monsieur.
- Comment ça, c'est gratuit ? La carte de retrait, la consultation sur Internet, tout ça, tout ça, c'est offert ?
- Bien sûr, vous avez un "compte salaire" c'est gratuit. C'est à quel nom que vous le voulez ?
- Pardi, c'te affaire, au mien, madame.
- Vous n'êtes pas obligé, si vous n'y tenez pas.
Je me pince le bras.
- Attendez, attendez, vous voulez dire que je peux ouvrir un compte comme ça, sans papier, au nom que je veux ?
- Oui
- Genre, je m'appelle James Bond, et je veux un compte à ce nom là ?
- Je vérifie si ce nom n'est pas pris, mais oui, c'est possible.
Dingue.
J'ai donc mon compte en Suisse.
Au cas où.
Si les Allemands reviennent. »






* Ma dédicace d’Elizabeth George, qui avait un goût tout particulier à l’époque et qui en a un autre, maintenant, pas plus désagréable mais bien différent que j’ai signé moi aussi un livre, mon livre, à des inconnus. Se retrouver face à un auteur dont on a aimé l’ouvrage, essayer de trouver les mots pour lui dire notre admiration, notre émoi, attirer son attention quelques instants, sans flagornerie, lui demander un peu plus que les autres lecteurs, vouloir savoir ce qui va venir, esquisser une remarque sur un détail du livre…Oh, comme je comprends, à mon humble petit niveau, plein plein plein de choses. Elizabeth George, même si elle nous fait du Mary Higgins Clark un peu, maintenant, c’était une sacrée claque de la rencontrer en vrai. Ma première dédicace. La suivante, j’ai dû attendre des années, mais ça valait le coup : c’était Laure de Lattre, pour son livre « C’est génial d’être une fille ! ». J’ai même une photo qui traîne, tiens. J'ai un peu changé, depuis. Enlevée, suis trop moche !







* Tout ce que je sais de l’architecture, je le tiens du Prince Charles. C’est bien simple, Charles et moi, on a les mêmes valeurs, les mêmes principes (je vous en parlais plus haut), les mêmes goûts et les mêmes envies en matière d’immeubles. Les architectes contemporains ne savent plus travailler correctement, dans leur immense majorité : les immeubles ne ressemblent pas à leur fonction, ils se dégradent en quelques années. Le snobisme remplace le fonctionnel, personne ne pense aux travailleurs ou aux habitants. Ravi de passer pour un vieux con en matière d’architecture : si les écoles formaient des archis comme ceux que le Prince Charles encense, le monde serait plus beau. Un livre que je peux parcourir pour la millième fois.
Dix principes d’or en architecture (7 euros 50 sur Amazon, superbe livre de table basse, faites-vous plaisir) :
1 Don’t rape the landscape
2 If a building can’t express itself, how can we understand it ?
3 Less might be more : too much is not enough
4 Sing with the choir and not against it
5 Give us somewhere safe for the children to play and let the wind play somewhere else
6 Let where it is be what it’s made of
7 A bare outline won’t do : give us the details
8 Don’t make rude signs un public places
9 Let the people who will have to live with what you build help guide your hand
10Michelangelo accepted very few commissions for a free-standing abstract sculpture in the forecourt.





(Avez-vous remarqué que plus le sujet est pointu et plus je ramène ma gueule sans crainte du ridicule ? C’est ça, la connerie le panache Gaulois !)






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