(14) C'est pour un sondage, monsieur

Date 2/10/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

« L’heure est grave », me dit-elle, en clignant de l’œil, « tu vas enlever ta première sonde urinaire tout seul ! ». Je soupire. « Allons, allons, tu l’as vu faire mille fois depuis le début du stage, je suis persuadée que tu vas te débrouiller comme un chef. Je te laisse y aller tout seul. Tu reviens au poste de soins dans cinq minutes, quand tu auras fini ! ».
Elle l’a facile, elle. Tout seul ! Carrément ! Mais je suis en deuxième année ! Je suis proche du rien, proche du zéro infini, elle est totalement irresponsable, l’infirmière. Mais elle me note, elle me jauge, elle m’encadre et elle a décidé depuis ce matin que je devais me débrouiller sans elle, désormais.
Je fais un petit sourire contraint et je pars, le pas super lourd, vers la chambre 17. Toque deux fois. Le chef d’entreprise fraîchement opéré de sa prostate pose son Figaro et me regarde entrer, avec anxiété :
- Ah, c’est vous qui allez l’enlever ?
- Ouais. Cachez votre joie.
- Cachez la vôtre, jeune homme, j’ai l’impression que ça vous angoisse encore plus que moi.
- Pas du tout ! (sourire timide) C’est une affaire qui roule, une formalité de douane européenne, un aller-retour dans l’huile, pensez-vous, je suis super détendu et super content de vous le faire.
- Rassurez-moi, dites moi que vous ne ferez jamais de cinéma. Dites le. Non parce que vous êtes le pire acteur de toute la jeune génération, si, si, je vous jure.
- Tsss.



Mentalement, je me refais les actes dans l’ordre, me récitant la conduite à tenir. Je ne sors pas mon bristol de la poche, pour ne pas affoler le type. Alors en un, je fais ça, puis en deux, je…Ok. Lavage des mains, enfilage des gants. Le type baisse son survêtement de jogging et ferme presque totalement les yeux, laissant une maigre fente ouverte sur ses deux pupilles qu’il vissent sur mes mains. je suis scruté pendant que sa verge perd 95% de son volume, en un instant, magiquement. Dans un souffle d’agonie, il me tance :
- Ne me faites pas de mal, je vous en supplie.
- Mais non ! Rassurez-vous, je serai doux et discret comme une hyène !

Ma citation de « Papy fait de la résistance » ne le fait pas rire. A savoir, pour la suite, loi numéro 42, tout homme s’apprêtant à se faire retirer une sonde urinaire de la verge n’a plus le moindre sens de l’humour. Info intéressante.

De la main gauche, je caresse doucement ma compresse imbibée de Béta sur son gland, pendant que de la droite, je maintiens vers le ciel son pénis contracté par l’angoisse. La grosse sonde jaune translucide en plastique, épaisse comme un gros fil de téléphone, sort de sa verge et plonge dans une poche urinaire, attachée sur le coté du lit.
- Prêt ? J’y vais !
Il se cramponne à son Figaro et me regarde tirer d’un coup sec sur la sonde qui ne bouge pas d’un millimètre. Le type devient blême et halète :
- Ayéditemoaqueayé ?
- Non, on a fait un millimètre.
- Ohputaindesamère.
- Allez, j’y re-vais.

Coup sec sur la sonde puis poignet crispé, je redonne de nouveau trois ou quatre impulsions violentes, faisant sauter au plafond le type, cramponné de toutes ses forces à sa chronique boursière. Il est en sueur. Ouvre un œil, me regarde, suppliant :
- Dites moi que ça y est !
- Non.

A ce moment, la porte s’entrebâille et l’infirmière passe la tête, me clignant de l’œil :
- Dis, mon chou, tu n’hésites pas, hein, quand on dégonfle le ballonnet, on retire parfois 20 millimètres cube de flotte, alors aspire tout ce que tu peux avant de tirer, ok ? J’avais oublié de te le dire mais souvent, ici, on gonfle bien les ballonnets. A tout de suiiiiiiite !

Et elle referme la porte.
Oh putain. Le ballonnet. Je l’avais oublié, celui-là. Alors que je saisis la seringue pour aspirer le sérum physiologique contenu dans ce foutu ballonnet, j’entends un murmure d’agonie en tête de lit :
- Oh le con il ne m’avait pas dégonflé mon ballonnet…
- Ecoutez, vous allez rire, je…

Et alors que j’aspire au même moment le liquide, même pas à moitié seringue, la sonde jaillit toute seule de son méat et s’écrase sur le couvre-lit, pleine de sang séché. Le type pousse un soupir de bonheur. Puis un râle de plaisir. Je prends la sonde, la jette dans la poubelle. Fais un nœud. Me dirige vers la porte. L’entends gueuler derrière :
- Je suis tellement soulagé que je ne vais pas vous faire de procès mais barrez-vous vite avant que je change d’avis. Je vous le promets, la vie est bien faite, un jour vous aurez mon âge et une sonde urinaire dans la queue. Et un jour, une élève infirmière oubliera de dégonfler le ballonnet avant de vous l’enlever. Je vous le promets, je vous le garantis sur facture : la vie est bien faite. Un jour votre tour viendra aussi.

Régulièrement j’y pense, quand je pisse. Je suis sûr (je ne sais pas pourquoi) qu’il a raison. La vie est effectivement très bien faite.





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