(15) Laissez moi deviner

Date 4/10/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

- Ecoutez, vous m’êtes très sympathique, mais je le sens, je ne reviendrai pas du bloc. A mon âge, une anesthésie, vous savez, c’est risqué…
- Qu'en savez-vous ?
- J’étais sage-femme.
- Bah, les sages-femmes, à part les accouchements, qu’est-ce qu’elles y connaissent ?
- Plus que les infirmiers.
- Ça dépend de l’infirmier…
- Vous ferez attention à mes affaires, quand je serai partie, vous fermez ma chambre à clef.
- Vous voyez, si vous voulez que je ferme, c’est que vous seriez embêtée qu’on vous pique des trucs, donc vous savez que vous allez revenir…

Elle se redresse sur un coude et me fixe droit dans les yeux, très très sérieusement :
- Ron, regardez-moi bien. Je ne sortirai pas vivante de ce bloc.

Je décide alors de la croire, comme je fais à chaque fois qu’un patient me parle de sa propre mort. Menace de suicide, sensation de mort imminente, je crois sur parole, depuis le premier jour de mes études. J’ai rarement eu de fausses alertes. Et si j’en ai eu, tant mieux, nous nous en réjouissions tous après, ensemble. Je m’assois sur le lit et je lui prends la main, sa vieille main toute ridée, dont les veines bleues jaillissent ça et là, sous les petites tâches de vieillesse. Je lui parle doucement :
- Si vous pensez que vous n’allez pas revenir, que puis-je faire pour vous, alors ?
- Gardez-moi ça dans la poche… (elle me donne sa vieille montre)…et puis ça, aussi… (soigneusement elle ôte ses bagues une à une, qu’elle me tend)…Voilà…
- Je vais les mettre au coffre de suite, sinon ça va faire des histoires, madame Manceau. Il est juste là, à deux pas, dans la salle de bains.
- Non. Gardez-les sur vous, je vous fais confiance. Je préfère. J’ai mes raisons.
- Mais elles seront plus en sécurité dans le coffre de votre chambre…
- Non. S’il vous plaît.
- Ok.


L’appel de la salle de réveil est réceptionné par une collègue qui m’annonce froidement, entre les vestiaires et le couloir, la nouvelle :
- Punaise Ron mais t’as pris ton temps au self, merci les copines, il me reste même pas une demi-heure pour manger… Je me change en quatrième vitesse et j’y go. Demain, je te préviens, c’est moi qui prends la pose la première, hein… Ah, le bloc a appelé, ta vieille est décédée pendant l’intervention…
- Madame Manceau ?
- Manceau, voilà. Tu m’étonnes, 89 ans, cardiaque, quelle idée, aussi, de se faire opérer. Bon, je file, y’a du poisson, c’est ça ?
- C’est ça.

Je fouille dans mon jean, en sors les bagues, la montre, que je replace dans la poche blanche de ma tenue. Je remets mes stylos en place, agrafés sur mon col, me lave les mains, un coup d’œil dans la glace et je me dirige vers sa chambre, que j’ouvre avec mon passe. Vide, bien sûr, le corps a dû partir directement du bloc à la morgue. Son odeur est encore présente. Je passe la main sur l’oreiller, dérangeant un de ses cheveux que je prends entre mes doigts, pour le poser sur la table de nuit, près d’un vieux livre de Françoise Dorin que personne ne finira plus.

Une heure plus tard, j’ai déjà presque tout oublié tant j’ai eu à faire, les transmissions ne vont pas tarder à commencer mais j’ai eu des urgences, des emmerdes de dernière minute et ça n’a pas arrêté de sonner. L’élève m’avertit que la famille de Madame Manceau est arrivée.
- Oh… Dis, ça t’embête de venir avec moi, je déteste leur parler tout seul… Le toubib a appelé mais là, c’est nous qui gérons… Je sais que tu démarres, tu es en première année, mais tu n’auras pas à parler, reste juste avec moi, Coralie, ok ? C’est pour que je me sente moins seul. En plus, ça va t’apprendre plein de trucs, comment gérer, quoi dire…
- Je ne me sens pas à l’aise.
- Et bien force-toi. Un jour viendra où tu devras le faire toute seule. Tu n’as qu’à observer et prendre exemple sur moi.

Tirant la tronche, elle maugrée et me suit en traînant les pieds.

Je frappe à la porte et j’entre. Une quinqua, en jean et polaire, à quatre pattes devant le coffre, fouille dedans en pestant. Derrière elle un gros chauve inspecte le sac de sport contenant les affaires de Madame Manceau. Les deux me regardent des pieds à la tête alors que j’entre.
- Bonjour madame, monsieur.
- Où sont les bijoux ?

Elle ne m’a même pas salué. Je crois comprendre en un instant le pourquoi du comment, les bijoux qu’on me donne pour que je les garde, pour que je sois témoin de la scène, la violence banale de ce qui va suivre, la vie qui reprend son cours ou plutôt qui ne l’avait jamais perdu. Je comprends le passage de témoin, en quelque sorte. Elle voulait que je sache, la vieille dame, que sa fille était un monstre. Fièrement, je la toise :
- Bonjour. Vous êtes la fille de Madame Manceau ?
- Oui. Et c’est mon mari. Dites, je cherche les bijoux de ma mère depuis vingt minutes, il faut absolument appeler la surveillante, quelqu’un les a volés dans le coffre, j’ai emmené Maman moi-même avant-hier et je peux vous certifier qu’elle avait ses bijoux sur elle… Une montre et quatre bagues.
- Trois.
- ?? Euh, oui, trois, mais elles sont où ?

Je décide de faire durer le suspens quelques instants encore, persuadé de donner une leçon de choses à l’élève, du haut de mes certitudes de soignant accompli, persuadé de donner une leçon de vie à la fille même pas en deuil, du haut de mes certitudes de fils aimant qui ne ferait jamais un truc comme ça à sa mère. Je prends un ton dédaigneux :
- Elle n’est même pas refroidie que vous cherchez déjà les bijoux ? C’est du propre… C’est magnifique… Vous inquiétez pas, va, c’est moi qui les ai, vos petits bijoux… Bravo, madame, en tout cas, je tiens à vous dire que votre maman avait des raisons de vous faire enrager un peu, vraiment, elle n’avait pas tort… C’est une dame très digne qui vient de partir… Vous ne lui rendez pas hommage…
- Mais pour qui vous prenez-vous ? D’où la connaissez-vous ? Vous qui êtes dans sa vie depuis deux jours, vous me donnez une leçon de savoir-vivre à moi ? A moi ? Elle qui se barrait des mois entiers pour vivre avec ses amants, elle qui nous a faits placer mon frère et moi, dans des familles d’accueil qu’elle payait à peine, pendant des années, nous n’avions rien à manger, et elle qui nous a battus, comme du plâtre, monsieur. Mon petit frère s’est suicidé tellement elle a été odieuse avec lui, il était efféminé et elle l’appelait « La folle »… Elle a même porté plainte contre moi parce que je lui refusais un droit de visite sur ses petits enfants, elle a perdu et m’a envoyé des lettres d’insultes et de menace… Et vous osez me donner une leçon de vie, à moi, vous qui la connaissez depuis deux jours ? Comment osez-vous ? Mais comment osez-vous ?

J’avais rendu les bagues. Je n’avais pas osé regarder dans les yeux jusqu’à la fin de son stage l’élève infirmière qui ne cachait plus son mépris pour mes prétentions pédagogiques. Je n’ai plus jamais pris l’initiative de m’immiscer dans des histoires de famille dont, après tout, il est vrai, je ne sais rien de rien de rien.



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