Encore des maux, toujours des maux, les mêmes maux

Date 3/10/2006 6:30:00 | Sujet : Vie Quotidienne

Dans la même journée, hier, en maison de retraite :

Je suis horrifié de voir un couple sans enfants jeter leurs vieilles photos, en noir et blanc. Mère, Grand-mère, des photos datant de 1889, costumes traditionnels auvergnats, des clichés de rue qui n’existent plus, tout un pan d’un petit patrimoine qui part dans un sac poubelle direction la décharge. Je demande au mari d’y réfléchir, que ça peut toujours intéresser un collectionneur.
- Non, monsieur. Nous jetons !
- Mais vous ne pouvez pas renoncer à votre histoire ! Vous êtes encore en vie !
- Moi, monsieur, depuis dix ans, ma vie est une suite de renoncements. Nous étions à la maison dans 132 mètres carrés. Puis nous sommes allés dans un premier établissement : quarante mètres carrés. Quand ma femme s’est dégradée, nous sommes arrivés chez vous : 14 mètres carrés… Je sais que le prochain déménagement sera le bon : toujours plus petite, la surface, je parie sur un deux mètres sur 60 centimètres, en bois, avec deux poignées. Alors mes photos, hein…




Un peu plus tard, alors que je trouve enfin cinq minutes pour me poser avec un homme qui est très demandeur, trop pour être honnête : il n’a pas besoin de soins, juste de parler. Nous évoquons sa patrie d’origine, il sourit un instant, me demande quelles villes je connais. Son visage se ferme de nouveau et, en me tapotant la main, froidement, il me glisse :
- Quand je pense que j’ai toujours milité pour la peine capitale toute ma vie… Quel con j’étais ! Si j’avais su à quel point la pire punition pour un homme est d’être enfermé entre quatre murs toute la journée… Regardez-moi… Regardez-moi… Je passe du lit au fauteuil. On me remet du fauteuil au lit. Je regarde la télévision. Je mange, je chie. Ma chambre est plein Nord, je ne vois jamais le soleil. Je paye trois fois votre salaire chaque mois pour avoir le droit de crever seul, le cul propre, à regarder TF1. Life is ironic.


Un peu plus tard, encore, une dame me prend par le bras :
- Monsieur Ron, je vous connais à peine mais j’aimerais vous faire confiance, vous qui n’êtes pas encore vraiment de la maison. Si je vous pose une question, pourriez-vous me donner une réponse honnête, sans que cela soit non plus pour moi le début d’une escalade d’ennuis ?
- Allez-y.
- Si j’arrête de prendre mes cachets, est-ce que je vais mourir vite ?
- Non.
- Si je les stocke, alors, et que je les prends tous d’un coup, est-ce que je vais mourir vite ?
- Non plus. Ils régulent vos tremblements, ralentissent votre maladie. Ils n’ont pas d’incidence directe sur votre vitalité, votre cœur, votre état vital… Vous voulez mourir ?
- Oui.
- Il vous reste pourtant toute votre tête…
- Justement.
- Vous voulez mourir depuis quand ?
- Depuis que je suis arrivée. Je n’ai plus d’amis, ils sont tous morts ou trop vieux pour venir me voir, je n’ai pas d’enfants, pas de famille. Je ne supporte pas la télé. Je ne vois plus assez pour lire. Les seuls contacts humains que j’aie dans la journée sont la femme de ménage, le matin, vous trois fois par jour pour les cachets, votre collègue qui me lave le dos et le directeur une fois par semaine. Qui ne me parlent que de ma maladie.
- Certes.
- Si j’avais la force, je me jetterais de la fenêtre.
(Je souris en hochant la tête)
- C’est la pire idée de suicide de la terre, nous sommes au premier. Non seulement vous seriez malheureuse, mais en plus vous auriez un fémur pété ! Ou une jambe dans le plâtre…
- Mais que me reste t’il comme espoir ? Que vais-je devenir ?
- Je n’ai pas de réponse. Vous êtes croyante ?
- Oui.
- Peut-être y’a-t-il une réponse dans la religion. C’est en tout cas vers là que je me tourne quand je ne sais plus quoi penser d’un problème ou quand la peine est trop grande. Ça ne marche pas à tous les coups mais au moins j’ai ça comme béquille.
- Vous pouvez me trouver un chapelet, quelque part ?
- J’en ai un superbe, phosphorescent, qui luit dans la nuit, si vous voulez… Je vous le prête. Il est si laid qu’on me l’a toujours rendu !
- S’il vous plaît.



Ces trois-là peuvent encore le dire, le formuler, le verbaliser. Les autres n’ont plus l’énergie de le faire. Ils sont absents, dans une autre dimension, les yeux vides.
Le sens de la vie m’échappe de nouveau, ces jours-ci. Aucune envie de me branler la nouille sur Twitter, Facebook ou les blogs.



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