(16) Le miroir à deux fesses

Date 5/10/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

(20 histoires d'hôpital proposées par vous)


Elle a un bel appartement, sur les hauteurs de Rosny. La cinquantaine, cheveux gris coupés courts. Un chat, un beau canapé, un cd de Nora Jones en fond sonore. Elle fume une cigarette, toujours, quand j’arrive, ce qui me gêne, je suis asthmatique : je lui fais remarquer, elle l’éteint. Elle me propose un café, à chaque fois. Je sens bien que je vais la blesser si je refuse alors je le bois, son café serré tellement serré que j’en ai mal aux dents à la première gorgée.
Je sais qu’elle me drague, je le vois bien. Elle plie les jambes, se caresse le mollet. Elle minaude, se passe la main dans les cheveux. Parfois elle m’accueille en peignoir, faisant semblant de sortir de la salle de bains (ses cheveux sont secs depuis des plombes, son maquillage est étudié). Elle est discrètement parfumée et s’approche toujours d’un peu trop près. Un matin, je ne sais pas pourquoi, ça m’énerve, alors je mets les pieds dans le plat :
- Madame Mergaux, franchement, c’est lourd. Arrêtez la drague à deux balles, je vous assure, c’est super lourd.

A ses yeux qui deviennent tristes, tout de suite, je regrette mes paroles. Je sens que j’ai été trop loin. Que j’aurais dû prendre des gants. Je souris un peu, pour atténuer la violence de mes paroles mais je sens que le mal est fait. Elle s’excuse, se recule franchement. Sa main tremble, elle en renverse un peu de café sur la table. Nerveusement, les larmes aux coins des yeux, elle fait diversion mais la fin de la visite se déroule mécaniquement, avec des accrocs dans les phrases, des accélérations de débit, des mots qui ne viennent pas. Nous sommes mal à l’aise, elle et moi, et je sais que, désormais, je refilerai le bébé à ma collègue, il est hors de question que je revienne la voir. Je ne supporte pas qu’on mélange tout, c’est intolérable, j’ai peut-être été un peu franco de port dans mes propos mais je n’ai pas à subir les assauts lubriques d’une quinqua en mal de tendresse. C’est une question de principe : le boulot, c’est le boulot, je suis un pro je viens pour la soigner, pas pour la sauter. C'est si dur que ça à comprendre ?? Ça me dépasse.


Le centre est situé en plein cœur du bois de Vincennes, il doit dater des années trente, à juger de l’architecture en brique rouge, des façades décrépies, des inscriptions gravées en lettres Art Déco, des boutons de porte. Je cherche des yeux la rangée des voitures visiteurs. Un groupe de jeunes joggeurs musclés me dépasse, à petite foulée, en direction de Nogent. Ils ont la vingtaine, la pleine forme et, pour certains, le sourire ravageur d’une jeunesse sportive, épanouie et sûre de son charme. Sport étude, Haut niveau d’athlétisme ou simple petit champion régional s’entraînant pour l’hiver, les locaux regorgent de bombes atomiques, apollons pas tous mononeuronés qui me font déglutir péniblement lorsque je les dépasse, tentant de les reluquer discrètement, tout en donnant à mes regards de faux airs de ne pas y toucher. Je joue les indifférents mais, à l’intérieur, je bouillonne.

Il a 29 ans, un genou en vrac et plein plein plein de bosses saillantes, dures et remplies de veines vives, tout autour, sur les jambes, on les appelle des muscles et moi je les nomme « aimants à caresses ». Il est souriant, toujours à cligner de l’œil pour souligner sa dernière vanne pas très fine. Un peu rustre (carrément, même, si mon érection m’empêchait moins d’écouter ma raison) et il fume une cigarette, toujours, quand j’arrive, ce qui ne me gêne pas du tout, non, allez-y, je vous en prie, vous êtes chez vous, après tout. Musique téléchargée boum-boum qui s'échappe de l'ordi. Il me propose un café, à chaque fois, qu’il prépare avec une tasse d’eau chaude réchauffée au micro-onde et deux cuillères à ras bord de lyophilisé leader price jetées dedans. Je sens bien que je vais le blesser si je refuse alors je le bois, son café ignoble, tellement ignoble que j’en ai la gerbe à la première gorgée, finissant ma tasse immense jusqu’à la dernière goutte pour ne pas passer une seconde de moins en sa compagnie.

Je sais qu’il me drague, je le vois bien. Il a les jambes bien écartées, dans son short bleu foncé arena, se caresse la nuque, le bras mi-plié, quand il me regarde, assis au bord du canapé, en claquettes de piscine blanches, plastique délavé. Il ricane, se passe la main sur le torse, plusieurs fois, un torse ferme et généreux, on en mordrait. Parfois il m’accueille en peignoir trop court, faisant semblant de sortir de la salle de bains (ses cheveux sont secs depuis des plombes, son haleine est fraîche, il vient de se laver les dents). Il est atrocement parfumé, d’un déo si cheap qu’il pourrait tuer une vache en se vaporisant et ce jeune con s’approche toujours d’un peu trop près… je pourrais lui compter les rides, s'il en avait. Un matin, je ne sais pas pourquoi, ça m’excite, alors je mets les pieds dans le plat :
- Mais vous faites quoi, le soir, alors, après l’entraînement ?
- Bé euh je me mange des pâtes, euh bon hein des sucres lents, je veux direuh et je regarde Eurosport et je me couche tôt, quoi.
- C’est génial ! Mais jamais vous ne sortez boire un verre ?
- Bé euh rarement, faut dire que le bus passe pas après 22h alors il faut rentrer à pied, quoi.
- Et si on vient vous chercher ?

A ses yeux qui s’ouvrent grand, tout de suite, je regrette mes paroles. Je sens que j’ai été trop loin. Que j’aurais dû prendre des gants. Je souris un peu, pour atténuer la sexualité ouverte de mes paroles mais je sens que le mal est fait. Il s’enhardit, s’avance un peu plus vers moi. Sa main tremble, il en renverse sa cendre de cigarette sur un coin du short. Nerveusement, je sens sa salive se faire rare, le goût dans sa bouche devenir plus amer, je tente une diversion mais il est trop tard : la fin de la visite se déroule mécaniquement, avec des accrocs dans les phrases, des accélérations de débit, des mots qui ne viennent pas ou qui restent en suspens. Nous sommes mal à l’aise, lui et moi, et je sais que, désormais, je refilerai le bébé à ma collègue, il est hors de question que je revienne le voir. Je ne n’aurais pas dû tout mélanger, je suis stupide, j’ai un mec qui m’aime à la maison et, connement, j’ai toujours besoin de vérifier si je plais et si je pourrais résister aux assauts lubriques d’un jeune athlète en mal de baise. C’est une question de principe : le boulot, c’est le boulot, je viens pour le soigner, pas pour le sauter, hélas. Mais putain que c’est dur de résister.





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