(19) Contre transfert (de compétences)

Date 12/10/2007 8:10:00 | Sujet : 3 ans

Maison de retraite

Ce que j’aime, chez elle, c’est son sourire espiègle. 77 ans : elle me regarde à chaque fois comme si j’en avais 14, elle 12 et qu’on allait jouer au docteur pour la première fois. Mutine, discrète. Mais ce matin, les filles m’ont signalé qu’il y avait un problème, je dois monter dans sa chambre, rapidement, il parait qu’elle est furieuse, qu’elle ne veut rien entendre. Je frappe à la porte (comme je le fais tout le temps, même si ça ne sert à rien, tous mes petits vieux sont sourds), entre et la trouve crispée sur son fauteuil, en pyjama, la canne à la main. Elle tremble comme une feuille, la tête dodeline d’avant en arrière comme une poupée cassée. J’avise un fauteuil dans un coin, je le traîne péniblement en arrachant la moitié du marbre blanc, pour me placer devant elle. M’assois, les mains sur les genoux. La regarde, tout sourire :
- Bon et alors ? Qu’est-ce qui se passe ce matin ?
- J’en ai MARRE !
- Marre ?
- MARRE oui, j’en ai marre ! Je ne veux plus prendre les cachets.
- Allons bon, voilà autre chose. Je vous signale quand même que la neurologue est venue exprès samedi matin pour vous changer le traitement. Votre parkinson a empiré, il fallait bien faire quelque chose.
- C’est inhumain, je ne peux plus les avaler.
- Inhumain ? Tant que ça ?
- Oui ! (Une grosse larme coule sur son œil droit. Mécaniquement, je cherche le collyre pour lui en mettre un peu avant de réaliser que c’est une larme de tristesse. Une seconde la suit). Je ne peux plus ! C’est beaucoup trop.
- Allons, allons, vous en avez tant que ça ?
- Regardez par vous-même.
- Voyons. 8h un, deux, trois. Ça fait trois à huit heures. Deux à 11h. Trois à 14h, deux seulement à 17h et un, deux, trois, quatre à 21h. Plus deux au coucher.
- Vous me comprenez ? Je ne peux plus. Ça me rend folle.
- Oui, mais si vous ne les prenez pas…
- Et bien quoi ? SI je ne les prends pas, QUOI ? Je vais mourir ?
- Non, même pas.
- Ah ah ! La belle affaire ! Vous allez vous faire engueuler par le docteur, alors ?
- Non. Il pense comme moi, on est pareil, on ne force pas les adultes à se soigner contre leur gré. Sauf s’ils sont dépressifs. Je crois me souvenir d’ailleurs que vous avez des antécédents de dépression…
- Oh, le culot ! En 1985 ! J’ai perdu mon mari ! Dites donc, Ron, j’ai beaucoup de respect pour votre travail et vous savez que je vous aime beaucoup mais là ne me prenez pas pour une idiote, hein. Je suis psychiatre, je sais qu’on a quand même le droit de se taper une dépression après un décès de conjoint, tout de même ! Vous n’allez pas me refiler un anti-dépresseur en plus, dans le lot !
- Non, non, je disais juste qu’éventuellement, en ce moment, vous seriez peut-être sous le coup d’une petite déprime et que ça justifierait votre refus passager de ne pas avaler vos comprimés.
- Je déteste quand vous prenez votre ton langue de bois. Ça ne vous va pas. Moi, j’aime quand vous dites « vachement bien » ou « putain de merde ». Ne sortez pas les grandes phrases, ce n’est pas vous.
- As you want : mémère a le blues et veut pas avaler ses cachetons.
- Mémère va TRES BIEN et ne veut pas avaler ses cachetons parce qu’elle en a MARRE d’avaler ses cachetons ! MARRE !
- J’ai entendu !
- MARRE !
- J’ai ENTENDU !
- Je m’en fous, je suis sourde, c’est moi qui crie.

On rigole tous les deux. Je lui mets ma main sur sa vieille main toute ridée, toute abîmée, toute recroquevillée. Elle sait qu’il n’y a rien de déplacé là-dedans, elle sent que je suis là pour elle et pour rien d’autre au monde. J’ai beau résister de toutes mes forces, c’est plus fort que moi, je commence à m’attacher à elle, ça me fait grave chier.
- Bon, il faudrait les prendre ses cachets.
- Donnez-moi une seule bonne raison de les avaler.
- Vos troubles vont diminuer…
- Faux ! Ils seront ralentis.
(Je murmure : E viva les doctorès !)
- Il faut les prendre pour pouvoir vivre longtemps !
- Entre quatre murs ? A manger à la cantine devant des vieux qui perdent leur dentier et se servent de leur doigt ? Vous ne captez même pas National Geographic ! Chez moi, au moins, on avait le satellite !

Je réfléchis une dernière fois, pensant lui filer l’estocade finale. C’est un coup bas, je sais, mais je pense qu’il va marcher.
- Vous devriez les prendre parce que vos fils vont être malheureux de voir leur pauvre petite maman toute diminuée et toute secouée de tremblements. Ils vont revenir chez eux, dévastés.

Fier de moi, je la regarde me contempler longuement, les yeux prenant une teinte amusée, profonde, et les iris me fixant avec une attention presque effrayante. D’une voix mutine, elle me balance :
- Bien joué, le coup de la culpabilisation, bien joué. Je l’aurais tenté pareil, vous savez. Rien ne vaut un bon coup de culpabilisation judéo-chrétienne pour vous remettre un pécheur dans le rang. Oui, bien tenté. Vous êtes un bon infirmier, vous savez. J’en ai eu des tas, dans le service, et pas que des bons. Les hommes infirmiers, c’est un peu comme ces pépites qu’on cherchait dans le far-west. On s’y épuisait des années avant d’en trouver une petite, une seule. Je vous assure que j’ai vu défiler plus de buveurs de café que de soignants dans mon service. Non, moi, je serais vous, je l’aurais joué encore plus à l’affectif. Ça marche toujours, avec les vieilles.
- Pardon ?
- Soufflez un bon coup, appelez moi par mon prénom, dites moi que vous me comprenez, parlez moi de vos difficultés à vous, de la tâche pas évidente que vous menez dans toutes les chambres. Dites moi que cela vous ferait tellement plaisir si je les prenais, ces cachets, que ça ferait moins d’histoires, que vous vous sentiriez plus léger en partant à la maison, ce soir. Faites comme Sarkozy, mettez la main sur le cœur et commencez vos phrases par « si ça ne tenait qu’à moi, vous savez… »…Ça marche toujours, de prendre les gens à l’affectif !

Plein d’espoir, je lui souris :
- On va essayer ça, alors !
- Vous plaisantez ? Je n’avalerai pas UN SEUL DE VOS FICHUS CACHETS ! Allez, bonne matinée. Tentez de revenir avec une autre astuce demain, la séance est ter-mi-née. 200 francs.
- Hein ?
- Je plaisante. A demain.

Elle déplie le quotidien du médecin et fait mine de l’étudier avec attention, malgré la page qui tremble tant et plus. Je déteste soigner les gens qui ont toute leur tête, ça m’épuise. Elle, je peux pas m'en empêcher, je devrais pas, je le sais, mais plus ça va et plus je l’adore.



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