(20) Mes jours sont plus longs que mes nuits

Date 15/10/2007 6:00:00 | Sujet : 3 ans

Maison de retraite, une journée comme une autre.

7h30 je sonne à l’entrée, on m’ouvre, je récupère les clefs sur le tableau. La veilleuse de nuit (20h/8h) vient me voir, s’assoit, morte de fatigue sur une chaise et me raconte d’une voix morne les événements de la nuit. Madame Guigou n’a pas eu de selles. Madame Aubry a sonné sans arrêt. Madame Cresson a vomi un peu de son yaourt. Madame Royal va mourir là, sous peu, on pensait que hier c’était plié mais non, elle a tenu encore une journée et une nuit.

7h35 je lis les transmissions d’hier et d’avant-hier. Note dans ma tête de ne pas oublier qui est à jeun, qui part en taxi voir le dentiste, qui reçoit du monde, qui réclame son médecin traitant, qui veut son insuline en avance, qui mangera au restaurant avec son fils, qui réclame une prescription pour des prothèses auditives.

7h40 Je cours après la fille du service qui a commencé à servir les petits déjeuners. Je passe après elle dans chaque chambre, relève les gens si besoin, enfourne une grosse cuillère de médocs dans chaque bouche (entre 1 et 12, record battu pour Madame Megève), entrecoupée d’un verre d’eau, dans lequel j’ai déchiré un à trois sachets différents (quatre pour Madame Megève).

8h Premier étage, une insuline, une injection d’anticoag, une perf d’hydratation à arrêter. Elle m’entend passer avec le boucan d’enfer que fait le chariot et me saute dessus pour la première fois de la journée :
- C’est maintenant que vous me donnez mon tardyferon ?
- Pas tout de suite, madame Bistre, pas tout de suite. C’est le midi. Il n’est que 8h.
- D’accord.

Je prends deux tensions, surveille une température, note que Monsieur Kontier n’a pas eu de selles depuis trois jours, me fixe mentalement de penser à lui faire un lavement demain si rien ne s’est passé. Plus de sachets de Forlax sur le chariot, je monte d’un étage pour aller en choper à la pharmacie. Alors que j’en sors, un cri venu d’une chambre m’arrête :
- Quelqu’un ! A l’aide ! A l’aide !
- Madame Jacquemin, combien de fois vous ai-je dit de ne jamais crier à l’aide si vous n’avez pas d’urgence ! Vous voulez la télécommande, c’est ça ?
- Oui, je veux voir Télématin. William Leymergie.
- Monsieur « Jeu Du Foulard » ne travaille plus, en ce moment…

Elle s’en fout, elle ne regarde que l’écran qui s’allume. Elle crie à l’aide tant que personne ne vient lui allumer sa télé. Tous les matins. Tous les jours. On ne lui laisse pas la télécommande, elle suce les piles.
Alors que je redescends, le téléphone sonne :
- Tu ne veux pas monter au troisième ? Madame Oscarson ne se sent pas bien.
- Pas bien comment ? Vraiment pas bien ou juste pas bien because à jeun et ça peut attendre car je distribue les médocs et je suis déjà à la bourre (à juger du bruit que fait le chariot de la fille qui a fini le premier étage et arrive au second). Elle est cyanosée ?
- Ça veut dire quoi ?

Joie de travailler avec des auxiliaires payées au SMIC, non formées, main d’œuvre facilement trouvable et remplaçable. Le turn-over est immense. Un matin, en partant, l’une d’entre elles, seule pour quarante malades, sur le cahier de nuit, avait écrit en lettres rouges immenses « SAVIEZ VOUS QUE L ESCLAVAGE A ETE ABOLI? »

Je décide moi-même dans ma tête que la patiente va bien, je lui envoie plein de bonnes ondes positives et je repars distribuer mes cachets.

8h25 Deuxième étage. « Elle » m’a suivi :
- C’est maintenant que vous me donnez mon tardyferon ?
- Pas tout de suite, madame Bistre, pas tout de suite. C’est le midi. Il n’est que 8h.
- D’accord.

J’entre dans une chambre, pose les cachets sur la table, ouvre les volets, entrebâille la fenêtre, déplie le Figaro du matin que je dépose sur la table de nuit. Me penche sur ma petite Madame Laringau, en lui soufflant dans l’oreille qu’il faut se lever. Elle grogne. Cool, elle est encore vivante. Une des rares à qui je peux parler ici, ce serait dommage. Alors que je referme sa porte, j’entends pour la troisième fois :
- C’est maintenant que vous me donnez mon tardyferon ?
- Pas tout de suite, madame Bistre, pas tout de suite. C’est le midi. Il n’est que 8h30.
- D’accord.

9h Troisième étage : Rayon culottes du BHV.
Je me fais la blague tout seul dans la tête quand j’appuie sur les boutons de l’ascenseur, et, des fois, je le fais aux familles qui sourient avec politesse, comme si ils ne l’avaient jamais entendu auparavant. Moins de chambres en montant les étages mais elles sont plus grandes, plus chères.
Un oxygène qui n’arrive pas dans les narines de sa patiente, forcément que Madame Oscarson ne se sentait pas bien : le tuyau a été arraché de la prise et fuit dans le couloir depuis quelques heures. Une cigarette allumée et… pan l’immeuble ! Mis à part l’ancien veilleur de nuit du mois dernier, mis à la porte le deuxième soir car il fumait en changeant les couches des vieux, la nuit justement, il ne viendrait à l’idée de personne de travailler la clope au bec, non ? Alors que je me représente la scène, je suis surpris et sursaute, je ne l’avais pas entendu arriver derrière moi :
- C’est maintenant que vous me donnez mon tardyferon ?
- Pas tout de suite, madame Bistre, pas tout de suite. C’est le midi. Il n’est que 9h. Sortez de cette chambre, s’il vous plait !
- D’accord.

9h15 J’arrive en retard pour le café et je n’ai droit qu’à un fond de tasse, un vieux croissant caoutchouteux et une demi-fesse au repos. J’en profite pour me remonter le pantalon blanc qui n’arrête pas de glisser, l’élastique à la taille de mon uniforme remontant à mes études, il serait temps d’investir dans du neuf. Discrètement, je regarde mon entrejambes, assis, pour savoir de quelle couleur est mon slip du jour. Quand il est blanc, je peux perdre mon falze sans problèmes, on ne se rend compte de rien. Quand il est rouge, ça fait un peu trop « djeuns » et je déteste ça. Quelle idée saugrenue que de montrer le haut de son cul à tout le monde. « Elle » entre dans la salle de détente et ne tarde pas à se faire tancer par la directrice :
- C’est maintenant que vous me donnez mon tardyferon ?
- Pas tout de suite, madame Bistre, pas tout de suite. C’est le midi que l’infirmier vous le donnera. Sortez, s’il vous plait, nous sommes en réunion.
- D’accord.

9h30 Le médecin arrive et veut faire le tour des résidents. Les aides-soignantes veulent de l’aide pour les pesées. L’accueil signale qu’une famille veut savoir comment se passe l’intégration de leur père. Mon téléphone sonne 7 fois. Une dame au quatrième insiste pour avoir son traitement que, soi-disant, je ne lui aurais pas donné (je descends au second, vérifie qu’elle a raison, regrimpe au quatrième, lui donne, elle me précise qu’elle a aussi une ampoule de magnésium, je descends au second, n’en trouve pas, pars au sous-sol, dans la réserve, plus qu’une en stock, remonte au rez-de-chaussée faxer une commande à la pharmacie, puis lassé d’attendre l’ascenseur grimpe quatre à quatre les marches pour lui donner directement son ampoule et redescends au premier étage à pied toujours continuer la visite), ça m’arrive d’oublier de donner des médocs, ouais. Rarement, mais ça m’arrive.

10h Un deuxième médecin se pointe et veut savoir ce que je pense de sa patiente, au quatrième. Rien. Je n’en pense rien, je suis avec le premier médecin et on se demande si Madame Royal va passer l’heure, désormais. Le deuxième médecin insiste alors je sors en courant donner mon avis mais je suis arrêté dans le couloir :
- C’est maintenant que vous me donnez mon tardyferon ?
- Pas tout de suite, madame Bistre, pas tout de suite. C’est le midi. Il n’est que 10h.
- D’accord.
Quatre à quatre les marches, arrivée en chambre, trop tard, le médecin est déjà parti. Okédakor.

10h 05 Dilemme : soit continuer la visite et comprendre ce que va prescrire le toubib ou option hiéroglyphes à décrypter une heure plus tard, mais yé né soui pas Champollion. Autre option : remonter faire le pansement du troisième qui suinte, suinte, suinte, tant et plus. L’élève infirmière m’assure qu’elle sait le faire toute seule mais j’aimerais voir la tête de la plaie, quand même. Téléphone, appel de la chambre 205 :
- C’est maintenant que vous me donnez mon tardyferon ?
- Pas tout de suite, madame Bistre, pas tout de suite. C’est le midi. Il n’est que 10h. Et je ne veux pas que vous téléphoniez de la chambre d’autres personnes. Sortez tout de suite de chez Madame Gouilard.
- D’accord.

10h15 Pansement bien crade et infecté, j’ai eu le nez fin de venir voir ça, il faut d’urgence la mettre sous antibio. Ça pue à deux mètres, j’ai des gouttelettes de pus jaune verdâtre qui ont giclé sur les poils de mon avant bras quand j’ai percé la cloque. On dirait un morceau de fondue au caramel qui baigne au fond du trou, avec un bout d’os, façon pointe de blanc chantilly, qu’on aperçoit au fond. J’ai à peine le temps de déchirer trois compresses pour éviter de fiche du pus partout que le téléphone sonne. « AAAAAAAAAAAH « que je gueule sauvagement, intérieurement, pour ne pas faire peur à la dame, mais non, la sonnerie ne va pas s’arrêter grâce à mon cri. De rage, je balance mes gants par terre et je décroche :
- QUOI ???????????
- Ça y est, elle est morte, madame Royal.
- Parfait. Ecoute, je finis et j’arrive.
- Tu ne descends pas tout de suite ???
- Non, je descends pas tout de suite.
- Mais elle est morte !
- Et ben alors ? C’est plus une urgence, maintenant ! Tu la laves, tu la prépares, la pomponnes un peu, tu la rends belle pour la famille et moi je finis mon truc, je les appelle et je serai avec eux quand ils débarqueront, d’accord ?
- Pfffffffff.
- Tu veux plutôt que je te hèle une calèche et te prête une robe de soirée pour partir au bal ? Tu penses que je me branle la nouille en chantant du France Gall, pendant ce temps ?
- Non.
- Alors on fait comme j’ai dit.

Punaise, mais c’est pas dur à comprendre que j’ai besoin d’avoir un quart d’heure à moi sans être interrompu, non ? Je rêve. En sortant, le téléphone sonne de nouveau et je fais un stop avec la main car en face de moi, j’entends :
- C’est maintenant que vous me donnez mon tardyferon ?
En me tournant vers le mur pour être tranquille, j’entends la secrétaire me chuchoter : « la famille de la morte est là, ils croient qu’elle est vivante, je les bloque depuis cinq minutes mais ils sont pas au courant, descends, descends ! »

10h40 Après avoir parlé à la famille, leur avoir trouvé des chaises et du café chaud, je m’autorise cinq minutes à moi, juste à moi. Direction pipi room. Enfin seul.

10h42 D’une main, je tiens mon téléphone qui vient de sonner, de l’autre je gère ma miction.
- Oui ?
- La comptable demande si tu as rempli les bons pour la pharmacie et si c’est non, il les lui faut avant midi, on est le 30 du mois.
- Ça peut pas attendre ?
- Non.

10h52 (mains lavées) Je mets de côté les factures et me rends compte qu’une ambulance commandée pour 10h30 n’est toujours pas arrivée. Appel au central qui se confond en excuses et m’annonce qu’ils ont oublié. Appel au médecin pour annuler le rendez-vous. Appel au résident pour lui confirmer qu’on reporte et lui demander une nouvelle date qui l’arrange. Appel au médecin pour la nouvelle date. Appel à l’ambulance pour lui donner l’heure du nouveau rendez-vous.


11h15 Les repas ne pourront être servis à midi, le cuisinier intérimaire est rentré chez lui. Pourquoi ? Parce que. Une fille du ménage qui a des notions de cuisine s’en occupe. Ok, ok, ok.

11h30 « L’ascenseur de gauche est en panne, prenez celui de droite « était écrit en gros sur les portes mais une aide-soignante plus allumée que les autres a décidé de ne pas perdre de temps. Puisque le monte charge autorise 110 kilos, que les fauteuils y passent, je la surprends en train de pousser le fauteuil de Mr Viotu dedans. Glapissement d’effroi. Explication musclée. Ascenseur en panne, équipe réduite, fatigue nerveuse. A ce moment-là, la question qui fait plaisir, dans mon dos :
- C’est maintenant que vous me donnez mon tardyferon ?
- Pas tout de suite, madame Bistre, pas tout de suite. C’est le midi.
- D’accord.

11h40 l’élève aide-soignante vient d’obtenir son diplôme, quelque part dans une chambre, au dessus de ma tête. Je le sais puisqu’elle vient de se tordre la cheville en descendant l’escalier trop brusquement pour nous l’annoncer. Son sabot a glissé, elle a voulu se rattraper à la rampe qu’elle a ratée complètement. Crac, boum, hue. Larmes, douleur, on me demande un avis minute, un diagnostic minute, un remède minute. J’aperçois le médecin coordinateur au loin qui arrive, serviette en cuir sous le bras : je lui refile la gamine.

12h17 Je me penche vers Madame Bistre pour lui filer son Tardyferon. Elle secoue la tête :
- Mais je n’ai pas de cachets, moi, monsieur.
- Madame Bistre, vous avez un Tardyferon le midi.
- Vous êtes sûr ?
- Oui. Tenez.
- Je le prends, alors ?
- Oui.
- Avec du vin ?
- Je m’en fiche, avalez avec ce que vous voulez, mais avalez.
- Pourquoi pas avec de l’eau ?
- Avalez, madame Bistre.
- C’est pour moi, ce médicament ?
- Oui.

12h30 fin de la distribution des médicaments. Alors que je me penche sous l’évier pour attraper un verre, juste envie de boire un peu d’eau fraîche, là, tout de suite, j’entends une voix derrière moi. Je me retiens pour ne pas lui faire de mal. C’est pas sa faute. C’est alzheimer.
- C’est maintenant que vous me donnez mon tardyferon ?


Je finis à 18h30. Plus que six heures.



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