(21) La sirène (première partie)

Date 18/10/2007 5:50:00 | Sujet : 3 ans

(A un moment de sa vie, il devient important de savoir si on les attire, si on les cherche inconsciemment ou si ça vient de soi. Après une (psych)analyse, on comprend qu’ils sont simplement assez nombreux... et on se sent alors vaguement rassuré.)

C’est la sirène posée à l’entrée, sur la pelouse, qui me fait poser ma tasse à café, un matin. Je reste quelques secondes à l’observer et je réalise. Une sirène comme celle de ce port scandinave, qui semble narguer tous les bateaux la dépassant. Une sirène. Un monstre qui t’entraîne vers la mort. Charmant symbole pour une maison de retraite. Je me penche vers la surveillante pour lui faire part de ma constatation. Elle arrondit les yeux, je vois qu’elle réalise, elle aussi. Nous sommes pratiquement arrivés le même jour, il y a plus de deux semaines.
La précédente directrice de l’établissement est partie un soir, encadrée par deux gendarmes, après avoir renvoyé quasiment tout le personnel diplômé dans une colère folle, en quelques jours. Il ne restait plus ni infirmière, ni aide-soignante, pour assurer les soins.
La directrice piquait elle-même les vieux, distribuait les traitements, refaisait les pansements. Elle n’avait aucune compétence pour le faire.

Ça me prend quelques semaines pour compléter le puzzle, mais j’obtiens enfin une version cohérente de la soirée qui a tout déclenché. Apparemment, une infirmière de l’équipe avait haussé le ton, la directrice l’avait giflée puis poussée littéralement dehors, la traînant par la blouse sur la pelouse, avant de la bourrer de coups de pieds dans le ventre et le visage. La seconde infirmière avait couru dans les vestiaires, pris ses clefs de voitures et s’était barrée sans un mot.

Une aide-soignante assez âgée avait voulu faire une remarque, au retour de la directrice et le vase d’imitation chinoise assez imposant posé sur une table basse de l’entrée avait giclé dans sa direction, s’explosant sur le mur et y laissant une trace sombre qui doit encore y être. Elle avait alors viré par les poings tous les témoins de la scène hors du hall, vers les vestiaires.
Une famille prenait le thé, au rez-de-chaussée, avec la grand-mère. La belle-fille, qui était sortie du salon, affolée par les hurlements de la directrice, avait demandé des explications. La directrice, sans un mot, s’était alors jetée sur le fauteuil roulant, avait poussé l’aïeule dans l’entrée et avait déclaré, livide :
- Sortez ! Prenez votre mère et foutez-moi le camp. Dehors, bande de connards !

C’était eux qui avaient prévenu les gendarmes. L’incident était peut-être le vingtième d’une longue série. Elle était la maîtresse du président du conseil général, mais sa folie devenait ingérable et il ne put, cette fois-ci, la protéger. Quand elle s’en prenait à du personnel kabyle parlant à peine le français, qu’elle avait recruté personnellement pour mieux les torturer, à qui elle soufflait le brûlant et le glacé pendant des années pour les virer subitement sans un mot, d’un jour à l’autre, son amant fermait les yeux et ne disait rien.
Mettre dehors une vieille, et sa famille, début décembre, au mépris des contrats signés et de l’argent versé, frapper le personnel devant témoin externe à l’établissement, ça, le président du conseil général ne pouvait plus le couvrir. Elle appela à l’aide ce soir-là mais les gendarmes durent bien faire le boulot : elle ne revint jamais à la maison de retraite.

L’histoire est édifiante : la directrice voulait une maternité car elle ne pouvait avoir d’enfants. Elle usa de ses charmes pour obtenir l’établissement de ses rêves qui jaillit du sol en moins d’une année, à quelques kilomètres de l’hôpital. Ils avaient leur propre maternité, elle voulait la faire fermer, s’imaginant qu’une simple coucherie avec un politique influent suffirait à contourner des plans santé établis en haut lieu, distribuant des places chèrement comptées ou des lits selon les besoins des régions et de leurs habitants.

Le bâtiment fut néanmoins inauguré, on lui donna un nom, la sirène fut posée, majestueuse, sur la pelouse, en proue du navire.
Tout le mobilier, des rideaux aux carreaux des salles de bains, des tables à langer aux salles de repos, fut pensé par la directrice pour faire du lieu la plus belle maternité qu’on ait jamais pu voir dans la région.
Elle explosa de rage et tempêta de longues semaines quand elle découvrit que l’autorisation préfectorale ne serait jamais signée. Il n’y avait pas besoin d’une maternité supplémentaire : l’argent public avait été dépensé pour un caprice, il devait être désormais rentabilisé. On ne savait pas trop comment ou qui, mais, en haut lieu, cette folie maternante avait agacé plus d’un décideur qui, pour couper court, décidèrent d’imposer à la directrice une nouvelle attribution pour son joujou.
Elle ouvrirait une maison de retraite sur le lieu ou elle n’ouvrirait rien.

Je ne sais pas combien de temps il lui fallut pour digérer la nouvelle ni comment elle arriva à prendre sur elle pour faire bonne figure, lorsque la presse annonça l’ouverture imminente, en précisant que l’établissement créerait une cinquantaine d’emplois. L’article trônait encore dans un couloir menant à son ancien bureau : elle semblait radieuse sur la photo, comme si le changement d’affectation ne la regardait pas, ne la gênait pas. Tout au plus insista t’elle pour qu’on ne débaptise pas le lieu qui demeura nommé, sur le mur de l’entrée, en lettres noires épaisses de fer forgé « La Maison des Petits ».

Le personnel fut donc choisi pour son inexpérience ou pour sa docilité. Un bon bourreau n’est rien sans ses victimes consentantes. La plupart des filles avec qui je travaillais l’avaient toutes connues et portaient les stigmates mentales (ou physiques) des années de terreur. Elles ne s’exprimaient jamais sans regarder auparavant, furtivement, derrière leur épaule, pour savoir si quelqu’un écoutait.
Nora souriait, gênée, quand je lui faisais remarquer que plus jamais personne ne viendrait les terroriser :
- Oh, tu ne la connais pas. Elle est capable de revenir !
- Légalement, elle ne le peut pas. Elle a été virée, elle a un procès aux fesses, son amant n’a pas été re-élu de nouveau à son poste… Nora, sérieusement, tu n’as plus à t’en faire !

Nora elle se cramponnait à sa terreur et je peux désormais, de longues années plus tard, la comprendre : certains dirigeants sont si tordus et puissants qu’ils terrorisent encore lorsqu’ils ne sont pas dans la pièce. L’évocation même de leur nom suffit à initier une nausée ou une douleur abdominale. Si j’ai toujours refusé de céder à la terreur ou à la force, j’ai depuis connu quelqu’un de si néfaste que je pouvais m’en gâcher le week-end rien que de penser que j’allais la retrouver le lundi en réunion. Pourquoi restions-nous ? Le salaire était énorme : elle nous tenait tous, et bien comme il faut, par ce biais.
Nora l’auxilliaire de vie n’avait aucun diplôme, aucun contrat de travail validé à mon arrivée et elle ne se détendit que six mois plus tard, lorsque la nouvelle direction fit enfin le nécessaire en régularisant les situations professionnelles des unes et des autres. Elles découvrirent qu’elles avaient le droit de tomber malade, de continuer à être payées pendant la maladie et beaucoup ne s’en privèrent pas, déstabilisant un peu plus la maison.



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