(22) La siréne (deuxième partie)

Date 19/10/2007 5:50:00 | Sujet : 3 ans

La directrice leur avait raconté qu’elles devaient appeler l’établissement en cas de maladie et qu’elle seule était apte à juger de leur condition réelle. Les filles devaient revenir à la maison de retraite, accompagnées par leur mari qui les déposait à l’entrée. La directrice faisait passer un examen complet (sur quelles bases ? Je me le demande) et finissait par rendre son avis. Inapte pour une semaine ou bon pour le service. J’étais scié de rencontrer des salariées qui ne connaissaient ni leurs droits, ni leur dû, quelques mois après le passage à l’an 2000. J’avais sous-estimé le poids culturel de leur origine et l’excellent recrutement tordu qui avait été effectué : elles étaient soumises et silencieuses car elles avaient été choisies exprès pour ça.

Nora me racontait que la directrice n’avait pas voulu changer les tenues ou le mobilier en apprenant le changement d’affectation des lieux. Voilà pourquoi les équipes travaillaient en rose pastel pour les femmes ou en bleu ciel pour les cuisiniers. Les murs étaient ornés de fresques grotesques peintes par une amie de la directrice, représentant des animaux de la ferme ou de la forêt, coupées ça et là par des copies assez moches des principaux personnages de Disney ou des scènes pastorales censées éveiller la tendresse des visiteurs voire l’amour naissant des mamans promenant leurs enfants dans les longs couloirs sombres.

Les tables à langer n’avaient pas été enlevées des chambres de personnes âgées, même les minis douchettes étaient toujours en place sur les lavabos. Les tables de nuit en bois, blanches et cernées d’un liseré rose tournant autour de la poignée, étaient elles aussi agrémentées de dessins sordides, représentant un bébé rieur ou boudeur, selon les chambres. Peint à la main par cette artiste, ils me semblaient si déplacés lors du décès d’un vieux que je retournais régulièrement la table de nuit face au mur pour ne pas que la famille la voit. Je me sentais mal à l’aise partout.

La directrice avait mille façons de punir les fautives, mais je ne me souviens que d’une faute et de deux punitions. Une arrivée avant l’heure était obligatoire, afin de démarrer son service au minimum trente minutes avant le début normal, fixé à sept heures. Toute fille non présente en tenue à six heures trente était alors punie.
Nora me détailla la première fois qu’elle dut nettoyer tous les tuyaux du sous-sol immense, qui n’avait pas été aménagé. Plus de quatre cents mètres carrés, en terre battue, une jungle de conduites en plastique gris ou blanc au-dessus de sa tête. La fille en retard était enfermée pour la matinée dans la cave et devait ôter la poussière du dessus des tuyaux. Dans le noir.
On entendait quelques rats, dans un coin de la cave, qui partaient en courant lorsque la fille s’approchait, pourtant plus terrorisée qu’eux. Il paraît que la retardataire ne l’était jamais plus.

J’avale ma gorgée de café et je fixe Nora :
- Mais tu te rends compte de ce que tu me racontes, Nora ?? C’est hallucinant, jamais personne n’est puni parce qu’arrivé en retard, du moins pas comme ça !! On chope un avertissement, au pire. Mais pourquoi elle éteignait la lumière ?
- Pour nous faire encore plus peur, je crois, non ?
- Oui. Tu dois avoir raison. Et tu y restais combien de temps, dans cette cave, à astiquer les tuyaux ?
- Toute la matinée, jusqu’au repas du midi. Elle rallumait alors le disjoncteur, tu devais revenir vers la porte, lui demander pardon et alors là seulement tu avais le droit de revenir servir en salle. Les collègues te serraient fort contre elles, car elles comprenaient ce que tu venais de vivre.
- C’est sidérant. Et l’autre punition dont tu te souviens, c’est quoi ?
- Moi je n’y ai jamais eu droit mais Monique pourrait très bien te la raconter. Tu regarderas sa main, il lui manque une phalange du doigt.
- Elle vous frappait ??
- Non, non, tu es fou, ça n’est arrivé qu’à la fin, le dernier jour, quand elle a pété les plombs, non, elle était gentille avec nous la plupart du temps, ne va pas te faire des idées sur elle…
- Ok d’accord, tu la défends ! De mieux en mieux… Syndrome de Stockholm ?
- (embêtée et ne comprenant visiblement pas mon allusion) Non, ça n’a rien à voir ! Je la défends pas mais il faut que tu comprennes qu’elle avait une maison à faire tourner, on avait plus de cent résidents. Certaines filles n’étaient pas très vaillantes, alors, des fois, tu sais, quand on veut que le travail soit fait correctement, il faut que ça file droit… On n'a pas le choix, c’est comme pour les gosses, ça se dresse à la dure…
- Voilà, c’est ça, tu la défends, je ne rêve pas.
- Non, je ne crois pas, non.
- Tu es encore une victime d’elle, Nora, dans ta tête, tu n’as pas accepté ce qui s’était passé et tu ne t’es pas mentalement révoltée. Tu es soumise…
- Si tu le dis.
- Attention, je ne te juge pas, je dis juste que tu n’es pas encore passé de l’autre côté : cette bonne femme était une malade, point. On peut très bien faire tourner une grosse maison sans frapper les gens !
- Elle ne nous touchait pas !
- Mais tu m’as dit que ta collègue avait une phalange en moins !
- Oui, à cause de l’infection, pas de la directrice… Oh, tu fais des histoires sur tout… Je vais te dire exactement comment ça se passait, la plupart du temps : quand une fille se laissait un peu aller, qu’elle était fatiguée ou que la directrice partait en réunion en ville, le ménage pouvait être moins bien fait. Je te prie de croire qu’avec cent résidents, nous ne chômions pas, une fois les toilettes finies, parfois à treize heures, il fallait servir les repas, et après qu’ils étaient à la sieste, on mangeait en trente minutes, tiens je me souviens, elle nous offrait le repas, tu vois, elle n’était pas tout le temps méchante, bref, on repartait dans les chambres faire le ménage jusqu’à cinq heures et des fois, les filles s’endormaient. C’était très très physique…
- Mais vous faisiez des journées de douze heures ?
- Oui. Mais je ne comptais pas… J’avais le dos qui tirait, je prenais tout le temps des médicaments pour tenir. Bref, des fois, le ménage n’était pas fait à fond et la directrice passait dans toutes les chambres pour vérifier la propreté. Une fois, elle tombe sur Monique en lui gueulant dessus, très très méchamment, que les chiottes n’étaient pas bien faites et qu’elle allait lui apprendre comment on nettoyait correctement. C’est vrai que Monique n’était pas vaillante, à ce moment là, parce que sa petite faisait les dents, c’était nuit blanche sur nuit blanche. Monique essaye de lui expliquer mais la directrice ne veut rien savoir. Elle lui donne un tampon jex, de l’Ajax et elle amène Monique au couloir du premier. Tu vois le couloir ? Trente chambres à gauche, trente chambres à droite. Là, elle lui dit : vous allez me récurer toutes les chiottes et vous ne partirez pas tant qu’elles ne seront pas impeccables ! Impeccables ! Et Monique y a passé des heures, je peux te le dire, à frotter… mais la directrice ne lui avait pas donné de gants alors au bout d’un moment elle saignait des doigts, dans les toilettes. Vers minuit, ça devait bien faire huit heures qu’elle récurait, la directrice a fait appeler la veilleuse pour dire que Monique pouvait rentrer chez elle, qu’elle avait complètement oublié de lui dire avant mais qu’elle repasserait demain à la première heure pour voir si tout était dans un état impeccable. A frotter comme ça toute l’après-midi à main nue, Monique avait dû se faire une plaie et avec tous ces microbes de dedans les toilettes, ça avait fini à l’hôpital. Tu regarderas, il lui manque le bout du troisième doigt.



Cet article provient de Ron
http://ron.infirmier.free.fr

L'adresse de cet article est :
http://ron.infirmier.free.fr/modules/news/article.php?storyid=1690