License to Kill

Date 20/11/2007 7:20:00 | Sujet : Vie Quotidienne

Je me souviens très bien de ce moniteur d'auto-école qui me disait, avant chaque leçon : "Et n'oublie pas que tu as une arme entre les mains, à chaque fois que tu démarres ta voiture".
Je me souviens très bien de cette erreur médicale que j'ai commise, il y a trois ans, racontée ici, qui n'a pas eu de conséquences mais qui m'avait détruit, pour quelques semaines. Je me souviens de mon angoisse, de ma honte et du médecin qui m'avait dit pour me rassurer "les erreurs, tu en commettras d'autres". J'avais hurlé "plus jamais !" et il avait souri : "Tu vois, à l'instant même..."

Je me souviens de cet élève qui avait rendu son tablier, un matin, il était en deuxième année, je l'encadrais. Plutôt brillant, le gars, un peu torturé mais futur soignant de qualité, je le sentais. Il m'avait regardé prendre une décision en urgence (absence du médecin, SAMU qui met plus de cinq minutes à répondre, besoin impérieux d'agir dans l'instant pour sauver une femme) et n'avait plus prononcé une parole pendant toute la soirée. Il était assis sur une chaise, le dos rond, comme écrasé par ce qu'il regardait, moi qui prenais le risque de dépasser mon cadre légal pour sauver une vie. Ça avait payé, le médecin du SAMU m'avait félicité pour mon geste, le choix du médicament, la pose de la perf'. Légalement, j'étais répréhensible. Médicalement, j'avais fait ce que j'avais à faire.

L'élève n'était pas revenu le lendemain. Il avait téléphoné :
- Je ne suis pas fait pour ce métier.


(Rappel nécessaire pour mieux comprendre l'article qui suit : une prescription médicale doit être écrite, datée et signée, avec le nom et le prénom de la personne soignée dessus. Toute prescription par téléphone, orale ou par fax peut être refusée par l'infirmier qui la reçoit...En clair, je peux refuser de faire une injection qu'on m'a dit de faire, à l'oral, dans un couloir. Cela doit être écrit par le médecin. Deuxième rappel: un infirmier intérimaire, en début de carrière, touche 9.80 à 10.30 euros brut de l'heure..)


Ces «légèretés» qui ont coûté la vie à Malo
OLIVIER BERTRAND
Libération mardi 20 novembre 2007

Les parents de Malo ne venaient pas au tribunal faire leur deuil, ou chercher vengeance. Comme l’a expliqué hier leur avocat, ils voulaient que «lumière soit faite» pour que les erreurs qui ont tué leur fils ne puissent se reproduire. Malo est mort en septembre 2004. D’une surdose massive de morphine injectée par un infirmier intérimaire, à la clinique du Val d’Ouest, près de Lyon.

Malo, 12 ans et demi, venait d’être opéré d’une appendicite et un anesthésiste avait prescrit 5 mg de morphine, en comprimé, avant de modifier par téléphone en conseillant une injection sous-cutanée, car Malo était nauséeux et risquait de vomir le cachet. Il aurait dû prescrire cela par écrit, en précisant «1/2 ampoule», ce qui aurait évité le drame. Depuis, dans cette clinique, toutes les prescriptions sont informatisées. L’infirmier intérimaire, Stéphen Lopez, travaillait pour la première fois dans cet hôpital, où une infirmière lui a indiqué «sommairement» où se trouvaient produits et instruments, a-t-il expliqué hier à la barre. Une auxiliaire lui a montré l’armoire à toxique, sans l’ouvrir, et au moment de préparer l’injection, il s’est trouvé devant des ampoules étiquetées «1 %/ml». «Si elles avaient été indiquées en milligrammes, je n’aurais pas commis d’erreur», a-t-il dit hier. Au lieu de cela, il a posé une conversion et s’est trompé.

Etiquettes. Les professionnels à la barre ont tous souligné à quel point les ampoules de morphine des laboratoires Aguettant prêtaient à confusion avec leurs étiquettes en pourcentages. Des accidents s’étaient produits, des hôpitaux avaient alerté. Mais le laboratoire a refait ses étiquettes sans rappeler les flacons mis en cause. La justice n’a pas jugé utile de le poursuivre pour autant. La clinique du Val d’Ouest, pas plus renvoyée, connaissait le danger de ces ampoules. La gérante de la pharmacie avait elle-même écrit à Aguettant et une note avait été envoyée aux chefs de services, sans rester affichée en pédiatrie. Personne ne s’est ensuite inquiété de la compréhension de l’infirmier devant ces ampoules ambiguës. «N’y a-t-il pas nécessité de formation et d’encadrement renforcé lorsqu’on accueille un intérimaire ?» a demandé Myriam Picot, avocate de Stéphen Lopez, à un chirurgien de la clinique. «Puisqu’une société d’intérim nous l’envoyait, c’est qu’il était compétent», a-t-il répondu. Depuis, «on essaie d’avoir recours le moins possible aux intérimaires», a-t-il ajouté. L’infirmier a expliqué pour sa part qu’il n’avait pas fait d’injection depuis plus d’un an, et s’était déjà trompé deux fois dans des dosages, lors d’un stage. Il se battait avec l’agence d’intérim pour ne pas intervenir en urgence ou salles de réveil. «Mais on était obligé d’accepter ces missions pour travailler.» L’infirmier et l’anesthésiste ne s’étaient jamais vus avant l’instruction. Cette nuit-là, la clinique n’avait même pas le numéro de l’intérimaire pour comprendre ce qu’il se passait. Autant de «légèretés» qui «éclairent crûment les conditions dans lesquelles le drame s’est déroulé», estime François Saint-Pierre, avocat des parents de Malo. Malgré la surdose, le garçon aurait pu être sauvé. Mais il n’a été intubé et ventilé qu’au petit matin, et envoyé en réanimation encore plus tard.

Interdiction. Plusieurs experts estiment que le médecin anesthésiste a «fait perdre des chances de survie» à l’enfant. Son avocat estime que ce n’est «pas une faute pénale». La procureure, Catherine Dubost, a développé le contraire avant de requérir «quatre à six mois» minimum de prison avec sursis contre le médecin, et douze contre l’infirmier. Contre ce dernier, elle a également réclamé une interdiction définitive d’exercer. Stéphen Lopez s’est de toute façon réorienté. Il travaille pour une entreprise spécialisée dans le «conseil en pharmacie». La mère de Malo a entamé une conversion : elle suit des études d’infirmière.



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