LGPTG (1)

Date 10/1/2008 5:00:00 | Sujet : 3 ans

Denis B., de chez Plon, m'a fait venir le rencontrer en Novembre dernier pour me dire qu'il avait beaucoup aimé mon manuscrit. Il m'a expliqué pourquoi. On s'est reparlé au téléphone, longuement. La fois d'après, dans son bureau, il m'a expliqué qu'il était "embêté, que c'était super bien mais qu'on ne pouvait pas résumer mon livre en une phrase. Et les commerciaux de Plon n'ont que quelques secondes pour résumer un livre devant les libraires. Maintenant, on doit pouvoir parler d'un livre en une phrase, c'est le marché qui veut ça. Pareil devant les journalistes. Si ça dépasse une phrase, ils ne suivent pas. Tu vois, Ron, ton livre, c'est drôle, c'est triste, c'est très personnel, c'est un style unique mais ce n'est pas résumable en une phrase. Tu ne veux pas essayer de le refaire ? Soit tu vires le drôle, soit tu vires le triste...Ou alors tu me fais le récit de la vie d'un jeune homosexuel, ça peut être sympa, non ? tu veux pas essayer de rentrer plus dans le moule ?"

Non, Denis.
Je ne sais écrire que comme ça.
Et si je devais refaire ce que je t'ai donné, j'ajouterai ce qui va suivre, pour commencer, autour. Mais ça ne sera toujours pas, dieu merci, résumable en une phrase. Sans rancune.

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C’est tout au plus un petit carré de six cent mètres sur six cent mètres, contenant toute ma vie et mon champ d’espoir, la somme de ma connaissance et de mes connaissances, mes amis, mes ennemis et, je le crains alors, le bout de mon horizon.
700 habitants, une mairie, un clocher (messe à onze heures, le dimanche), une gendarmerie, une école privée, une école publique, une perception, deux garages, deux boulangers, quatre commerçants, deux bouchers, sept bars, deux restaurants, un pmu-journal et une poste. Un kiosque à musique, des arènes, un hall des sports, un second, plus petit. Un collège, une école de musique, un terrain de rugby et un fronton. Les enseignants habitent au dessus de leurs classes, le maire est le médecin du village, les paysans viennent chercher leur journal en tracteur, boueux, ils déposent sur un bon kilomètre des crottes de terres carrées, issues des pneus (qu’on prononce peuhneu), en quittant leur champ, rendant glissante la nationale. Les fils de paysans deviennent paysans, les fils d’instituteurs deviennent instituteurs, les fils de maçon reprennent l’entreprise et parfois, mais rarement, les fils du châtelain giflent le fils de la femme de ménage, qui n’ose pas protester. Tout le monde est blanc, tout le monde est catholique. Personne n’est circoncis, personne ne parle Allemand (sauf le vieux qui possède le restaurant. Le commerce ne s’arrête pas de tourner, seule la couleur de l’uniforme change). Le numéro de téléphone fait six chiffres, l’arrivée d’un feu tricolore alimente les conversations au marché durant de longues semaines. On se marie avec une fille du village, ou du village d’à côté, la vie est bien faite, dans le coin, il suffit de sortir au bal le samedi soir à huit kilomètres pour trouver la femme de sa vie. On reçoit trois chaînes, sauf les chanceux, sur la hauteur, qui captent mal, très mal, avec de la neige et beaucoup de souffle, la quatre, celle qui montre des films pornographiques le premier samedi du mois. On demande à voir. Ceux qui ont vu en reste estomaqués. On le dit.



Il n’y a qu’un bus qui quitte le village, vers l’Est, à sept heures trente le matin, et il revient le soir, à dix neuf heures. Il s’arrête à la gare SNCF de Prévoux, trente kilomètres plus loin, Prévoux 19 000 habitants, son cinéma, ses remparts, ses Dame de France, son amphithéâtre romain.
Il n’y a qu’un bus qui quitte le village, vers l’Ouest, à sept heures trente le matin, et il revient le soir, à dix neuf heures. Il s’arrête à la gare SNCF de Moulière, vingt kilomètres plus loin, Moulière 10 121 habitants, son cinéma, son temple, sa tour fortifiée, sa librairie spécialisée (Cartes de pèlerinage, Bondieuseries officielles, Pierre Vivante : catéchisme Moderne, Protestantisme et Philosophie de demain). Ce trajet n’est pas commode, le bus changeant de département à mi-chemin, il faut en descendre et attendre sur le bas-côté, dans l’herbe mouillée et boueuse, qu’un second bus venu d’une autre compagnie passe nous prendre. Il n’y a pas de garantie qu’on retrouve sa place. C’est un peu la bousculade entre les ados, malgré les cris agacés des deux vieilles qui viennent faire leur marché en terrain protestant, le mardi et le vendredi.

Le marché occupe toute une place en pente et les pieds des tables sont glissés entre les pavés mouillés, au petit matin. On cale comme on peut des caillasses ou des bouts de bois pour que cela soit horyzontal mais la place est vraiment pentue. Les camionnettes Citroen sont garées derrière les marchands. On vend du foie gras fait maison, du Pastis fait maison (un gâteau local), des espadrilles faites maison, du l’alcool fort fait maison, des graisserons de canard fait maison. Les femmes portent des tabliers bleu ciel vichy, des bottes vertes, une grande culotte blanche et un soutien gorge un peu sale, dessous. On voit les poils sous le bras. Elles portent souvent un panier en osier dans lequel un canard vivant, le bec noué d’une épaisse ficelle, se débat en sentant arriver le coup de couteau de fin de marché. C’est trente francs vivant, trente-cinq francs mort.
Elles ont parfois un fichu en tissu sur la tête (les vieilles) mais elles ont toutes un fichu en plastique dans la poche, un fichu transparent qu’on plaque sur la permanente quand il se met à pleuvoir. On range l’argent liquide dans la mounine, d’un côté les billets, de l’autre les pièces. Les mains sont abîmées, les dents aussi. Les odeurs fortes des peaux peu lavées ne gênent que les notables ou les rares touristes de passage.

L’ami 6 garée sur le passage piéton ne risque pas la contravention, l’autocollant du Basket Club (année 1976) prouve que le conducteur est un homme bien. Pas comme ce pédé de Daniel Balavoine, celui qui a les cheveux longs et la voix de fausset et qui est monté à Paris faire de la chanson en professionnel. Il devait avoir honte de nous, de faire les galas, de chanter sur les estrades et les tréteaux. Qu’il aille donc se faire mettre comme tous les oiseaux de son genre, on en trouvera d’autres, des chanteurs pas bégueules qui voudront bien rester au pays, eux.

Le chauffeur du bus passe sa journée au comptoir. Il écluse les demis. Il n’a que ça à faire. Il a promis aux deux vieilles de leur garder la place de devant, près de la vitre, pour ce soir, il fera la police aux collégiens, promis, les gosses iront derrière sans contester.
Il boit, il fume, il rit. Il fera la sieste après manger, dedans le bus, et puis il le nettoiera, vers les seize heures, à l’éponge, sur la place vide du marché. Il pourrait rentrer à la maison, aussi, entre midi et deux, ce n’est pas loin, mais sa femme lui gueulerait dessus qu’il sent l’alcool et le bar et les copains. Il ne le sait pas mais un jour viendra où on le mettra dehors, à cause des nouvelles lois et des alcootests obligatoires. Il mourra de chagrin (et d’un vilain cancer) dans l’année, sur son fauteuil, sans un sou. Il n’avait jamais eu d’accident, avec le bus, pourtant. Jamais.

Une fois les bus partis, à l’ouest, à l’est, il n’y a plus qu’un seul moyen pour quitter le village : la voiture. Moi je n’ai que six ans huit ans dix ans douze ans et je ne sais pas conduire. Mon vélo m’amène au mieux à une heure de là, dans un autre village. Il y a des côtes un peu partout, je ne vais pas bien loin. Mes promenades sont rares, on m’a dit (Isabelle m’a dit) qu’il y avait des gitans qui tuaient les enfants, au fond du bois, derrière les arbres, et qu’il ne fallait jamais partir dans le chemin communal. Puisque la nationale est dangereuse (là, c’est les gendarmes qui l’ont dit, à la journée Sécurité Routière) je reste souvent dans le jardin, et j’attends. Longuement. Je regarde les nuages. J’écoute les chiens de chasse aboyer. Je torture le chat, je promène mon doigt sur les craquelures de la peinture du mur parfois, quand personne ne me regarde, de mon ongle je fais craquer tout un pan, dix bons centimètres qui se détachent et tombent. Je renverse le vélo sur la selle, je fais tourner les pédales en mettant des objets dans les roues pour faire de la musique. Je me gratte les croûtes mais je ne mange pas mes crottes de nez, je trouve ça dégoûtant. Je surveilles les rares voitures qui passent.

Parfois elle m’amène au cinéma et enfin je respire. Je suis devenu champion d’apnée dans ma tête, depuis que je suis né. Je peux ne pas respirer, ne pas vivre, ne pas bouger pendant des semaines. Le générique commence, n'importe quel générique et je revis enfin.
Parfois elle m’amène au Leclerc et enfin je respire. Je m’assois par terre et je lis des bédés. Il faut toujours venir me chercher en hurlant pour que je daigne les reposer. Je pleure souvent dans la voiture, après la claque, et je me demande si je ne devrais pas écrire au courrier des lecteurs d’Astrapi pour leur raconter mes malheurs et mon ennui. Je le fais. Au moins, cette fois-là, la trempe que je me reçois n’est pas volée, comme il me dit.





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