L'affable objet (1) La chaise percée

Date 11/1/2008 5:00:00 | Sujet : 3 ans

Une nouvelle rubrique médicale autour des objets de mon quotidien, que je ne vois même plus à force de les utiliser.

Les situations décrites ne représentent en rien l’établissement dans lequel je travaille. Les noms, prénoms ou lieux sont fictifs.




La plupart de mes vieux (je vous mets à l’aise tout de suite, normalement je dirais « personnes âgées » mais le terme vieux me semble moins politiquement correct et surtout plus rapide à taper. Cela n’entame en rien le respect que je leur porte, faut-il donc vivre dans une société frileuse pour devoir se justifier de la sorte) sont incontinents. Certains le sont en arrivant à la maison de retraite. Avec l’âge, les capacités diminuent, les vessies se dilatent ou retiennent moins bien. On porte des serviettes ou des couches pour ne plus mouiller sa culotte en journée, puis pour pouvoir dormir tranquille. La fatigue ne permet plus de se relever ou la marche vers la salle de bains, en pleine nuit, est bien trop dangereuse : chute sur le carrelage, fracture du col du fémur, hospitalisation, escarre, pneumopathie nosocomiale et adieu Berthe. Mes vieux en arrivent à porter des couches pour avoir la paix ou mon institution, de façon plus insidieuse, les rend incontinent pour avoir la paix.
- Pourquoi vous sonnez, Madame Richoux ?
- Parce que j’ai envie de faire pipi !
- Vous n’avez qu’à faire dans la couche. Elle est là pour ça.

Au bout du trentième appel, le vieux comprend qu’il dérange et que l’équipe ne perdra pas six minutes montre en main (aller-retour) à l’emmener au toilettes, lui baisser le falze et attendre qu’il ait fini de pisser…ses trois gouttes (maudite prostate). Il se laisse alors faire lorsqu’on lui enfile sa couche, qu’on nomme pudiquement « protection », et pisse de tout son saoul durant son sommeil, dormant dans son urine froide jusqu’au petit matin où il sera changé, après le petit déjeuner, bien sûr. J’exagère. Certaines équipes les changent à deux heures du matin.
Rires dans le couloir.
On pousse la porte, on allume la lumière ou encore mieux, on éclaire à la torche, dans la gueule du vieux.
- Papy, on vous change la protection…Oh, purée, elle est bien pleine ! (la couche est arrachée en deux coups de cuillère à peau, jetée dans un coin de la chambre, par terre, malgré l’interdiction formelle de le faire). Allez, voilà, levez les fesses, je vous en mets une toute neuve, voilà, merci, bonne nuit.

Le coup de gant pour laver les organes génitaux, les fesses ou juste nettoyer la peau qui en a bien besoin est totalement en option. Pas grave, ça fera un peu de boulot en plus pour l’infirmier quand l’escarre pointera le bout de son nez. Et puis toute la pisse est partie dans la couche, c’est miraculeux ces petites merveilles de technologie : tout dans le coton, plus une trace d’urine sur la peau.

Au petit matin, lorsque le vieux a fini sa nuit, on le place sur une chaise percée, pendant qu’il déjeune. On l’aide à se lever, on le fait asseoir, un seau en plastique blanc est poussé sous la chaise, dans deux rainures qui le maintiennent en place et le petit déjeuner commence. Le vieux peut alors mastiquer à son aise ses tartines tout en chiant (grâce au deux sachets de Frolex ® aimablement fournis par l’Infirmier pressé), sans gêner personne. La chaise percée est pratique : il suffit de retirer le seau en fin de déjeuner pour le jeter dans les toilettes avant de le rincer grâce à la douchette. Le seau est alors reposé sous sa chaise, propre et prêt à l’emploi, paré pour de nouvelles aventures.



J’aime les chaises percées car elles permettent de doucher la personne sans trop la fatiguer. Les roulettes nous font aller en deux secondes sous la douche, les organes génitaux pendent, près à être lavés, l’arrière-train est disponible, totalement, pour un bon coup de gant et une observation de l’état cutané. Si l’architecte n’a pas été trop diplômé, il a conçu un établissement pratique qui nous facilite la vie : il a détruit les bacs de douche, laissant un sol plan, anti-dérapant, sur lequel nous faisons rouler la chaise. Plaisir incroyable pour certains patients de se doucher en déféquant ou en pissant, à croire que certains n’attendent que ça, toute la nuit. Il faut alors faire attention aux éclaboussures d’eau qui transportent parfois tout autre chose que du savon. Rien ne me fait plus plaisir qu’un patient vidé et propre, essuyé, habillé de frais, posé sur son fauteuil pour une longue journée qui démarre. Ah qu’il est doux le sentiment du travail accompli.



Parfois l’Infirmier un peu distrait entre dans la chambre, sort la personne du lit, la pose sur sa chaise percée, lui donne ses médicaments, lui souhaite un bon appétit et s’en va vaquer à ses occupations au premier bruit de pet. Un hurlement de fureur de l’aide-soignante le rappelle alors à la triste réalité, quelques minutes plus tard :
- Mais enfin, RON ! Tu peux pas donc regarder deux minutes avant de te barrer ?? Tu as ENCORE oublié de mettre le seau !! Tu es débile ou quoi ?? Prochaine fois, je te préviens, c’est toi qui viens nettoyer la merde, il y en a partout par terre !






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